Journal du 27 novembre 2001

Producteurs de viande bovine
"Coup de poing" au Buffalo du Belvédère

Vendredi soir, une quarantaine d’éleveurs de la région a envahi et bloqué les accès du restaurant Buffalo Grill du Belvédère pour protester contre les importations de viande sud-américaine alors que la production française crève à petit feu.

Avec des pertes évaluées à 2000 francs par tête, avec une consommation de viande bovine en baisse de 10 %, les éleveurs de Seine-Maritime ne voient pas le bout du tunnel.

Conséquence, ils multiplient les actions sous la bannière de la FDSEA, soit en direction des consommateurs pour tenter de les réconcilier avec une habitude alimentaire mise à mal par les crises successives de la vache folle (comme ce fut le cas samedi dernier sur le marché de Dieppe avec un barbecue dégustation gratuit) soit auprès des professionnels de la restauration soupçonnés souvent, et accusés parfois, de pratiques préjudiciables à l’élevage français.

« Ils achètent leur viande à l’étranger,
et nous, on crève… »

Spécialistes des opérations « coup de poing » les éleveurs ont investi vendredi soir trois restaurants de la chaîne Buffalo Grill du département dont celui de Dieppe installé dans le centre commercial du Belvédère. Calmement mais fermement, une quarantaine d’éleveurs de la région dieppoise, sous la conduite de Philippe Dion, président départemental de la FNSEA, a épluché la carte du restaurant, spécialiste de viande, avant de demander à inspecter les frigos pour s’assurer de la provenance de la viande servie aux clients. « Et comme nous nous y attendions, nous avons pu constater que 80 % environ de la viande servie dans ce restaurant est d’origine sud-américaine. » constatait Philippe Dion, amer.

« Alors que la filière française s’effondre, que les cours sont au plus bas - le kilo de bête à viande se paie aujourd’hui 13,50 F à l’éleveur contre 18 F en juin - les chaînes comme celles-là continuent de s’approvisionner en Amérique du Sud. Attention, on ne dit pas que la viande servie dans la chaîne Buffalo est de mauvaise qualité, mais nous estimons qu’en période de crise, il est du devoir des centrales d’achat de privilégier les productions nationales… »

Les éleveurs comprennent d’autant moins l’attitude des centrales d’achat que la viande de production française est aujourd'hui au moins aussi intéressante que la viande sud-américaine en terme de prix. « Et pourtant, ils continuent de se faire livrer par avion cargo. Et pendant ce temps-là, nous, on crève… » témoigne un éleveur de la région qui n’a pas hésité à forcer le passage pour faire le tour de tous les cartons entreposés dans les frigos du restaurant.

Bombes de peinture et gifles

La baisse de la consommation restant toujours d’actualité, les stocks de viande ne cessent de gonfler, ce qui, par l’effet mécanique de l’organisation des marchés, tire les cours vers le bas. Les éleveurs sont aujourd’hui excédés et prêts à tout pour pouvoir continuer à vivre de leur travail.

Vendredi soir, au Buffalo de Dieppe, la tension est vite montée d’un cran, les agriculteurs décidant de bloquer les accès du restaurant à la grande colère de son propriétaire qui pour sa part tentait d'expliquer qu’il dépend comme tous ses confrères des décisions d‘une centrale d’achat pour commander sa marchandise (lire encadré).

Quelques gifles ont même été échangées lorsque les plus jeunes des manifestants ont bloqué la porte du restaurant à l’aide de tables de terrasse, et défiguré la devanture de l’établissement à l’aide de bombes de peinture pour inscrire des slogans du type « Non à la viande étrangère… »

Plusieurs clients, effrayés, ont ainsi fait demi-tour. Quant à ceux qui se trouvaient déjà l’intérieur, ils ont dû utiliser une issue de secours pour pouvoir sortir une fois leur repas terminé.

Appelés par le propriétaire du restaurant, les services de Police sont restés à distance sans toutefois intervenir pour déloger les manifestants de toute façon bien plus nombreux. Vers 22 h, après une nouvelle discussion avec le propriétaire concernant les responsabilités de chacun au plus haut niveau de leurs professions respectives, les agriculteurs ont finalement levé le camp en promettant qu’ils reviendraient.

P. R.

Olivier Bertrand, patron du Buffalo du Belvédère
« Ils se trompent de porte… »

« Ils ne frappent pas aux bonnes portes… Nous ne sommes pas un établissement de l’Etat mais une entreprise privée qui a un devoir de qualité envers sa clientèle… »

Olivier Bertrand, le patron du Buffalo-Grill de Dieppe qui emploie 26 personnes, a mal vécu la soirée de vendredi. Au-delà de la perte de recette engendrée par l’action des éleveurs, il déplore les excès de violence de certains jeunes manifestants « dont on se demande s’ils étaient vraiment là pour défendre leur cause ou pour se défouler. J’ai été choqué qu’une cliente reçoive un coup alors qu’elle tentait simplement de sortir de mon restaurant. Quant aux dégradations dont le restaurant a été victime, j’ai évidemment porté plainte… »

S’il dit comprendre le désarroi des éleveurs de la région, le patron du Buffalo dieppois déclare qu’il n’y peut malheureusement pas grand-chose. « Au contraire, je serais le premier à être heureux que les paysans de la région gagnent mieux leur vie, car beaucoup viennent souvent manger chez moi… » Et d’expliquer que son établissement comme les 250 autres de la chaîne Buffalo, une chaine 100 % française, importent de la viande « pour la bonne et simple raison que la production française n’est pas en mesure de nous livrer les pièces nobles que nous servons dans nos restaurants. Par principe, parce que nous avons fait de la qualité une priorité absolue, nous refusons de vendre de la viande issue de bêtes de réforme. Nous servons de la viande brésilienne, c’est vrai, mais pas dans les proportions annoncées par les manifestants. Nos côtes de bœuf sont normandes, les hachés sont normands. Nous vendons aussi du Limousin et du Charolais. Si les éleveurs ont vraiment en stock la viande de qualité que nous recherchons, qu’ils fassent une proposition commerciale auprès de notre centrale d’achat mais ce n’est pas en venant directement dans les restaurants qu’ils pourront faire avancer les choses. »

P. R.


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