| Vendredi soir, une quarantaine
déleveurs de la région a envahi et bloqué les accès du restaurant Buffalo Grill
du Belvédère pour protester contre les importations de viande sud-américaine alors que
la production française crève à petit feu. Avec des pertes
évaluées à 2000 francs par tête, avec une consommation de viande bovine en baisse de
10 %, les éleveurs de Seine-Maritime ne voient pas le bout du tunnel.
Conséquence, ils multiplient les actions sous la bannière de la FDSEA, soit en
direction des consommateurs pour tenter de les réconcilier avec une habitude alimentaire
mise à mal par les crises successives de la vache folle (comme ce fut le cas samedi
dernier sur le marché de Dieppe avec un barbecue dégustation gratuit) soit auprès des
professionnels de la restauration soupçonnés souvent, et accusés parfois, de pratiques
préjudiciables à lélevage français.
« Ils achètent leur viande à
létranger,
et nous, on crève
»
Spécialistes des opérations « coup de poing » les
éleveurs ont investi vendredi soir trois restaurants de la chaîne Buffalo Grill du
département dont celui de Dieppe installé dans le centre commercial du Belvédère.
Calmement mais fermement, une quarantaine déleveurs de la région dieppoise, sous
la conduite de Philippe Dion, président départemental de la FNSEA, a épluché la carte
du restaurant, spécialiste de viande, avant de demander à inspecter les frigos pour
sassurer de la provenance de la viande servie aux clients. « Et comme nous nous y
attendions, nous avons pu constater que 80 % environ de la viande servie dans ce
restaurant est dorigine sud-américaine. » constatait Philippe Dion, amer.
« Alors que la filière française seffondre, que les cours sont au plus
bas - le kilo de bête à viande se paie aujourdhui 13,50 F à léleveur
contre 18 F en juin - les chaînes comme celles-là continuent de sapprovisionner en
Amérique du Sud. Attention, on ne dit pas que la viande servie dans la chaîne Buffalo
est de mauvaise qualité, mais nous estimons quen période de crise, il est du
devoir des centrales dachat de privilégier les productions nationales
»
Les éleveurs comprennent dautant moins lattitude des centrales
dachat que la viande de production française est aujourd'hui au moins aussi
intéressante que la viande sud-américaine en terme de prix. « Et pourtant, ils
continuent de se faire livrer par avion cargo. Et pendant ce temps-là, nous, on
crève
» témoigne un éleveur de la région qui na pas hésité à forcer le
passage pour faire le tour de tous les cartons entreposés dans les frigos du restaurant.
Bombes de peinture et gifles
La baisse de la consommation restant toujours
dactualité, les stocks de viande ne cessent de gonfler, ce qui, par leffet
mécanique de lorganisation des marchés, tire les cours vers le bas. Les éleveurs
sont aujourdhui excédés et prêts à tout pour pouvoir continuer à vivre de leur
travail.
Vendredi soir, au Buffalo de Dieppe, la tension est vite montée dun cran,
les agriculteurs décidant de bloquer les accès du restaurant à la grande colère de son
propriétaire qui pour sa part tentait d'expliquer quil dépend comme tous ses
confrères des décisions dune centrale dachat pour commander sa marchandise
(lire encadré).
Quelques gifles ont même été échangées lorsque les plus jeunes des
manifestants ont bloqué la porte du restaurant à laide de tables de terrasse, et
défiguré la devanture de létablissement à laide de bombes de peinture pour
inscrire des slogans du type « Non à la viande étrangère
»
Plusieurs clients, effrayés, ont ainsi fait demi-tour. Quant à ceux qui se
trouvaient déjà lintérieur, ils ont dû utiliser une issue de secours pour
pouvoir sortir une fois leur repas terminé.
Appelés par le propriétaire du restaurant, les services de Police sont restés
à distance sans toutefois intervenir pour déloger les manifestants de toute façon bien
plus nombreux. Vers 22 h, après une nouvelle discussion avec le propriétaire concernant
les responsabilités de chacun au plus haut niveau de leurs professions respectives, les
agriculteurs ont finalement levé le camp en promettant quils reviendraient.
P. R.
Olivier Bertrand, patron du Buffalo
du Belvédère
« Ils se trompent de porte
»
« Ils ne frappent pas aux bonnes portes
Nous ne
sommes pas un établissement de lEtat mais une entreprise privée qui a un devoir de
qualité envers sa clientèle
»
Olivier Bertrand, le patron du Buffalo-Grill de Dieppe qui emploie 26 personnes,
a mal vécu la soirée de vendredi. Au-delà de la perte de recette engendrée par
laction des éleveurs, il déplore les excès de violence de certains jeunes
manifestants « dont on se demande sils étaient vraiment là pour défendre leur
cause ou pour se défouler. Jai été choqué quune cliente reçoive un coup
alors quelle tentait simplement de sortir de mon restaurant. Quant aux dégradations
dont le restaurant a été victime, jai évidemment porté plainte
»
Sil dit comprendre le désarroi des éleveurs de la région, le patron du
Buffalo dieppois déclare quil ny peut malheureusement pas grand-chose. « Au
contraire, je serais le premier à être heureux que les paysans de la région gagnent
mieux leur vie, car beaucoup viennent souvent manger chez moi
» Et dexpliquer
que son établissement comme les 250 autres de la chaîne Buffalo, une chaine 100 %
française, importent de la viande « pour la bonne et simple raison que la production
française nest pas en mesure de nous livrer les pièces nobles que nous servons
dans nos restaurants. Par principe, parce que nous avons fait de la qualité une priorité
absolue, nous refusons de vendre de la viande issue de bêtes de réforme. Nous servons de
la viande brésilienne, cest vrai, mais pas dans les proportions annoncées par les
manifestants. Nos côtes de buf sont normandes, les hachés sont normands. Nous
vendons aussi du Limousin et du Charolais. Si les éleveurs ont vraiment en stock la
viande de qualité que nous recherchons, quils fassent une proposition commerciale
auprès de notre centrale dachat mais ce nest pas en venant directement dans
les restaurants quils pourront faire avancer les choses. »
P. R. |