Journal du 26 octobre 2001

Les cliniques en grève
Elles veulent six milliards de francs de l'Etat

«Nous manquons de quatre infirmières et nous n’avons pas une seule candidature. Si cela continue, je me verrai dans l’obligation de fermer un étage par manque de personnel.» Directeur de la clinique Saint-Pierre, Dominique Bregeon ne cache pas son amertume.

Depuis trois années, il a investi cinq millions de francs dans la modernisation de son établissement. Et aujourd’hui avec six salles d’intervention flambant neuves et des chambres entièrement rénovées, l’accueil et le séjour des patients se font dans les meilleures conditions. Seule ombre noire au tableau pourtant, le manque de personnel soignant qualifié.

Comme de nombreux autres établissements privés de la région et partout en France, la clinique Saint-Pierre est frappée par la pénurie d’infirmières. Une désaffection du personnel soignant que la fédération hospitalière dénonce. Mercredi et hier jeudi, elle appelait à un mouvement de grève national qui, à Dieppe, a été suivi à 100 %.

Rémunération : un écart de 20 %

«Les établissements normands déjà fragilisés (on estime que 50 % d’entre eux sont déficitaires en 2001) ne peuvent augmenter plus leur personnel soignant. L’écart de rémunération entre les infirmières du public et du privé est évalué à environ 20 %», explique la fédération qui dénonce également la fuite du personnel vers les hôpitaux publics : «La pénurie nationale de personnel soignant qualifié, aujourd’hui aggravé par le passage aux 35 heures des hôpitaux et l’annonce de la création de 40 000 postes, va vider les cliniques et inévitablement entraîner la fermeture de plusieurs d’entre elles.»

Un état des lieux que Dominique Bregeon ne peut se résoudre à accepter d’autant plus que «les établissements privés sont incontournables dans le paysage sanitaire français, explique-t-il. Avec 120 000 salariés et 60 000 médecins, leur activité est fondamentale. A Dieppe, les cliniques des Fougères et Saint-Pierre représentent 200 emplois directs et 75 % de la chirurgie du secteur. Notre disparition poserait un réel problème de santé publique d’autant plus que nous sommes les seuls, sur le secteur, à faire de la chirurgie vasculaire.» Et le directeur de donner pour exemple les chiffres de 1999 : «Nous avons effectué 13 598 actes chirurgicaux contre 3 130 pour l’hôpital. »

30 à 40 % moins chers

Afin de pouvoir aligner les rémunérations de leurs personnels soignants sur celles du secteur public, les patrons des cliniques réclament au gouvernement une enveloppe spécifique de six milliards de francs. «En trois années, confie Dominique Bregeon, dix-sept milliards ont été alloués pour la valorisation des salaires dans le public. Nous voulons que l’on nous traite de la même façon, d’autant que depuis 1994, le tarif de nos actes n’a pas évolué.»

«Dans le même temps, ajoute le Dr Levacher, président du comité médical de la clinique Saint-Pierre, les textes nous imposent du matériel sans nous donner de compensation financière. Aujourd’hui, le prix du matériel à usage unique coûte plus cher que celui de l’intervention. Les établissements publics, eux, ont des rallonges budgétaires pour faire face à ces nouvelles contraintes. Pourtant, pour un même acte chirurgical à qualité égale, nous coûtons 30 à 40 % moins chers que les hôpitaux à la sécurité sociale.»

«Même s’il est vrai que la formation du personnel soignant est à la charge des hôpitaux, un tel écart n’est pas acceptable», estime pour sa part le Dr Lelong, directeur de la clinique des Aubépines.

M. DS.

Pour la CGT

«Les patrons de cliniques ne manquent pas d’air...»

«Ils ne manquent pas d’air...» C’est la réaction de Philippe Stalin, secrétaire de l’union locale CGT, à propos du mouvement de protestation et de la grève déclenchée dans les cliniques privées de Dieppe comme dans tout le pays. Les patrons de cliniques réclamant des aides de l’Etat pour obtenir un rééquilibrage en terme de santé entre le secteur public et le secteur privé.

Pour la CGT, ces demandes sont parfaitement injustifées, «l’ensemble du secteur santé devant échapper au secteur privé au profit du service public. C’est un comble que les patrons de cliniques demandent une aide de l’Etat, alors qu’elles sont dirigées et gérées par des actionnaires dont l’objectif est évidemment de faire des bénéfices. J’ai envie de dire à ces actionnaires que s’ils perdent de l’argent en pratiquant leur activité, qu’ils changent de créneau. Comment demander l’aide de l’Etat pour éviter de voir partir leur personnel du privé vers le public où les salaires sont plus intéressants alors que l’on sait bien les différences de revenus qui existent entre les patrons de cliniques et leurs infirmières. Si ces gens là pratiquaient davantage de partage, si les choses étaient plus transparentes, sans doute le personnel ne chercherait pas à rejoindre l’hôpital public.»

Le responsable CGT ajoute que ces personnels, qu’il s’agisse d’infirmières ou de médecins, ont déjà profité du service publique par le biais de leurs formations respectives : «C’est pourquoi je dis que cette protestation est parfaitement déplacée.»

P. R.


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