Journal du 2 mars 2001

Ils pensaient signer une pétition, ils se retrouvent sur une liste
Vrais électeurs mais faux candidats

Coup de tonnerre dans une campagne électorale bien morose. Neuf candidats de la liste «Démocratie Communale pour la laïcité et la défense des services publics» ont découvert avec surprise que leurs noms figuraient sur la liste officielle déposée par la tête de liste en sous-préfecture. «Jamais on ne nous avait demandé d’être candidats à quoi que ce soit, mais seulement de signer une pétition contre les augmentations du prix de l’eau». Entre surprise et colère, l’affaire va se terminer devant les tribunaux.

On connaissait les «faux électeurs» en Corse ou à Paris, mais moins les «faux candidats». Et pourtant... L’histoire pourrait prêter à sourire sauf pour les personnes concernées. Imaginez-vous un peu découvrant dans votre journal que vous figurez sur une liste candidate aux élections municipales... Après l’effet de surprise, c’est la colère qui s’est emparée de plusieurs Dieppois dont nous avons recueilli les témoignagnes. Jamais Jérôme Doré n’avait eu l’intention de se présenter aux municipales dans la liste baptisée «Démocratie Communale pour la Laïcité et la défense des services publics» soutenue par le Parti des Travailleurs. «C’est mon père qui m’a annoncé la nouvelle, il avait vu mon nom dans les Infos. Et pas seulement mon nom, mais aussi celui de ma femme. Jamais nous n’avons voulu être candidats sur cette liste, avec quatre enfants, on a vraiment autre chose à faire.»

L’effet de surprise passé, Jérôme Doré a cherché à comprendre comment il avait pu atterrir sur cette liste, et de surcroît en 5e position alors que sa femme arrive en 8e place. «J’ai vite compris en lisant votre article qui parlait du programme de la liste conduite par M. Ricque et plus particulièrement du prix de l’eau. Un jeudi soir, il y a une quinzaine de jours, ce monsieur est venu chez moi avec une autre personne. Quand il a frappé à ma porte, j’ai ouvert et il m’a dit qu’il faisait signer une pétition contre le prix de l’eau et contre les impôts locaux trop chers. C’est vrai que je l’ai fait entrer, on a discuté mais à aucun moment il n’a parlé de liste pour les élections et jamais il n’a cité le nom du Parti des Travailleurs. Avec un salaire et quatre enfants, les factures d’eau sont lourdes, c’est pourquoi j’ai signé la pétition, c’est vrai sans la lire vraiment...»

Jérôme Doré est formel, il estime avoir été abusé en pensant ne signer qu’une banale pétition. Aujourd’hui, sa signature est bel et bien répertoriée dans les documents officiels déposés en sous-préfecture par la liste «Démocratie Communale». Sous-Préfecture qui, soit-dit en passant, nous a confirmé mercredi après-midi par la voix du directeur de cabinet du sous-préfet, que plusieurs personnes contestaient effectivement le fait d’avoir été volontairement candidats sur la liste concernée.

Neuf cas similaires dans le même quartier

Jérôme Doré qui se souvient très bien de la manière dont tout ceci s’est fait, ajoute que ses visiteurs sont revenus une seconde fois après leur première visite, «mais on parlait toujours du même thème et pas d’élections. Ils m’ont dit qu’il fallait signer d’autres papiers. Des papiers que je n’ai pas lus, c’est vrai. Mais franchement, si on peut plus faire confiance à quelqu’un qui vient vous faire signer une pétition contre les augmentations du prix de l’eau, c’est vraiment n’importe quoi.»

Le jeune père de famille craint que cette mésaventure ne lui occasionne des ennuis dans sa vie quotidienne, «je pense surtout à mon travail, je ne sais pas comment mon patron va prendre ça. Surtout que j’ai appris que je ne pouvais pas me retirer de la liste à titre individuel, je suis obligé d’y être, si 20 des 39 membres de la liste ne demandent pas son retrait intégral.»

Dès mercredi matin, Jérôme Doré s’est rendu à la mairie pour demander des explications, «je voulais savoir ce que je pouvais faire. Et justement, j’ai croisé la tête de liste qui était venu chez moi.» L’explication a semble-t-il tourné court.

Jérôme Doré et son épouse ne sont pas les seuls à estimer s’être «fait avoir» par le texte de la pétition qui aurait finalement été autre chose. «Je connais trois autres personnes du même immeuble de Neuville, dont une femme enceinte, prête à accoucher, qui ont signé le même texte et qui se retrouvent aussi sur la liste.»

«Mon fils n’a même pas signé lui même...»

Autre exemple, celui de Gérard et Mathieu Buquet, respectivement 21e et 35e sur la liste.

Gérard Buquet, docker de profession, se rappelle avoir rencontré la tête de liste au bas de son immeuble de Neuville.

«Il m’a demandé si je souhaitais signer une pétition contre les hausses du prix de l’eau. Je lui ai dit que je n’avais pas le temps mais il m’a proposé de venir chez moi en début de soirée. Et il est venu. Il a présenté son histoire et comme je n’avais pas mes lunettes, c’est ma femme qui a signé pour moi.»

C’est également dans «les Infos» que le docker a découvert qu’il était candidat à la municipale en compagnie de son fils Matthieu, demandeur d’emploi. «L’histoire est encore plus grave pour mon fils car ce soir-là, il n’était même pas à la maison, le monsieur nous a demandé s’il soutiendrait la pétition pour l’eau et comme on a dit oui, il a rempli le document et là encore, c’est ma femme qui a signé.»

Au total, ce serait pratiquement une dizaine de personnes qui auraient ainsi découvert leur présence sur la liste «Démocratie Communale pour la laïcité et la défense des services publics» sans avoir souhaité y participer. Neuf personnes très exactement qui se sentent prises au piège et qui envisagent de porter l’affaire devant la justice.

«Nous allons commencer par aller voir un avocat pour lui demander conseil» conclut Jérôme Doré.

Philippe Rifflet

Bruno Ricque

«J’ai fait les choses dans les règles»

«Je ne comprends pas, et j’affirme que tout a été fait dans les règles.» Bruno Ricque avoue sa surprise de constater que neuf personnes de sa liste puissent déclarer qu’elles ont été trompées et n’avoir jamais voulu s’engager à ses côtés. «Les documents que j’ai présentés à ces personnes comme à toutes celles qui composent la liste n’ont rien à voir avec une pétition.» Et d’expliquer la démarche qu’il a suivie pour réunir les 39 candidats de la liste, «j’ai d’abord fait signer un document initial intitulé «Appel à constituer une liste pour les élections municipales», puis, je suis revenu voir les gens pour leur demander de compléter trois imprimés officiels. Le premier étant un justificatif d’inscription sur les listes électorales, le second donnant pouvoir au mandataire de la liste et le troisième concernant la liste elle-même. J’affirme n’avoir abusé personne car j’ai toujours clairement dit ce que nous faisions ! Les documents signés l’ont été en toute connaissance de cause.»

Pour lui, l’événement ressemble à s’y méprendre à ce qui s’était passé lors des précédentes municipales, «lorsque des pressions avaient été exercées auprès des gens qui souhaitaient nous rejoindre pour qu’ils se retirent. Visiblement, notre présence dans ces élections gêne. Certains n’apprécient pas que nous parlions de la privatisation du service des eaux, ou encore des conditions dans lesquelles le montage du transmanche a été réalisé...»

Bruno Ricque sans le dire ouvertement soupçonne la mairie d’orchestrer une manoeuvre de déstabilisation... Pour l’heure Bruno Ricque n’envisage nullement de retirer sa liste, «sauf à constater qu’une majorité de ses membres le réclameraient.»

P. R.

Ce que prévoit la loi

Les services de la Sous-Préfecture qui nous ont confirmé l’existence de ces litiges sur la liste «Démocratie Communale», nous ont confirmé par ailleurs qu’un candidat ne pouvait se retirer à titre individuel «et ce pour quelque raison que ce soit. La seule solution est un retrait intégral décidé par la tête de liste ou par 20 des 39 membres qui la composent.»

Même dans le cas d’un décès dont serait victime l’un des colistiers, il resterait présent sur les bulletins de vote si la liste n’est pas retirée dans sa totalité pour une éventuelle correction avant d’être à nouveau déposée.

En l’occurrence, la limite pour déposer une liste modifiée ou non est fixée à ce vendredi soir minuit. A 0h1 minute, il sera trop tard et tous les candidats inscrits seront bel et bien candidats, même s’ils ne le veulent pas.

Dernière minute

4 «faux» candidats engagent un référé

Comme ils l’avaient annoncé, Jérôme et Sandrine Doré, Gérard et Matthieu Buquet ont pris conseil auprès d’un avocat, en l’occurrence Me François Garraud dès mercredi après-midi.

Le résultat de cette consultation n’a pas tardé puisque les quatre pseudo-candidats ont conjointement engagé deux actions devant les tribunaux. L’une devant le tribunal administratif pour demander l’invalidation de la liste «Démocratie communale pour la laïcité et la défense des services publics» pour vice de procédure pour obtenir le consentement des candidats et pour fraude au code électoral puisqu’un candidat n’a pas signé les documents, sa mère s’en étant chargée pensant qu’il s’agissait d’une pétition. Le tribunal administratif a trois jours pour se prononcer.

La seconde procédure a pris la forme d’une action en référé, le tribunal de Grande Instance de Dieppe devant statuer hier jeudi à 17 heures (les attendus du jugement seront publiés dans notre prochaine édition).

Cette action vise à reconnaître que les quatre candidats plaignants ont apposé leurs signatures sur les documents sans avoir été préalablement prévenus de leur nature exacte, et ensuite à obtenir réparation pour le préjudice subi.


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