Journal du 15 décembre 2000

Transmanche
Les "cinq" vérités de Charles Revet

Le 20 heures de TF1, l’ensemble de la presse nationale, des agences de presse étrangères, la nouvelle a fait sensation. Il faut dire que c’est une première en Europe. Voir une collectivité publique Française prendre le contrôle d’un équipement privé n’est déjà pas si courant, mais quand, de surcroît, cette structure se trouve à l’étranger, la démarche est encore plus innovante et étonnante. Passé le tourbillon médiatique qui n’a pas manqué d’accompagner l’annonce de la prise de contrôle du port de Newhaven par le conseil général de Seine-Maritime, Charles Revet a bien voulu revenir avec nous, posément, sur quelques-unes des questions essentielles qui l’ont guidé depuis deux ans qu’il travaille et peaufine un dossier qui, à terme, doit se solder par la création ou le sauvetage d’un millier d’emplois dans la région dieppoise. Un challenge énorme qui a motivé le président du conseil général et tous ceux qui l’ont soutenu dans la conduite et l’aboutissement de ce dossier.

Les Infos : Vous avez remporté une grande victoire pour l’avenir de la région Dieppoise ; pourquoi avoir mis tant d’énergie pour faire aboutir un dossier qui vous tenait particulièrement à coeur dans une ville dont le maire n’est pourtant pas de votre famille politique ?

Charles Revet : Il y a deux ans, lorsque P&O a annoncé sa décision d’arrêter la ligne Dieppe-Newhaven, j’ai déclaré en session plénière du conseil général que nous nous trouvions face à une situation très préjudiciable pour Dieppe et sa région. Immédiatement, j’ai demandé à mes collègues du conseil général d’engager une réflexion sur le sujet, même si, en tant que collectivité publique, nous ne pouvions avoir aucune influence sur la décision d’une entreprise privée.

S’en est suivie une période floue au cours de laquelle plusieurs projets ont été élaborés par des fréteurs sans toutefois obtenir de résultat. Poursuivant notre réflexion, nous avons considéré que le port et la ligne formaient un tout.

Dans le même temps, chacun a pu se rendre compte que les liaisons rapides mises en place pendant la période estivale ne pouvaient répondre que partiellement aux attentes fortes de Dieppe et de ses acteurs économiques.

C’est alors que j’ai engagé des discussions avec l’ensemble des partenaires pour aboutir à la constitution d’un syndicat mixte et enfin à la cession du port de Newhaven. Reste à régler la question du bateau, ce qui sera fait dans les jours qui viennent lorsque la commission d’appels d’offres aura terminé l’examen des dossiers de candidatures.

Quant aux motivations qui m’ont poussé à travailler de la sorte, à réfléchir et à agir depuis deux ans, c’est l’importance du projet. J’ai fait tout cela pour Dieppe, pour ses habitants, pour les acteurs de l’économie locale, et pour tout le département car l’enjeu dépasse largement le simple cadre dieppois.

«Notre rôle relève du service public
et de l’intérêt public»

C’est l’idée que je me fais de la mission qui est la mienne et dans les fonctions qui m’ont été confiées. Je considère que les habitants du département attendent plus qu’une gestion au jour le jour, ils attendent que nous sachions prendre les problèmes à bras le corps, même lorsqu’ils dépassent le cadre de nos strictes compétences légales.

A mon avis, nous sommes aujourd’hui dans un contexte où les collectivités locales, les conseils généraux vont avoir à tenir un rôle de plus en plus important. Dans une période où le phénomène de mondialisation pousse les entreprises à se regrouper en situation de monopole, avec le seul et unique souci de faire des résultats - cela a été le cas de P&0 - les collectivités locales comme la nôtre ont alors le devoir de pallier les conséquences de cette nouvelle organisation de l’économie.

Notre rôle à nous relève du service public, de l’intérêt public. Notre mission est d’éviter de laisser faire des déserts ici ou là. Le monde de l’entreprise s’étant trouvé défaillant sur cette question d’une ligne transmanche entre Dieppe et Newhaven, il était de notre devoir de nous emparer du problème, et cela en dehors de toute considération politicienne car c’est l’intérêt des gens qui est en jeu.

Les Infos : Quels ont été les écueils les plus difficiles à surmonter pour parvenir à boucler le dossier ?

Charles Revet : S’agissant d’une démarche novatrice, notre projet a d’abord suscité un certain scepticisme. Tous nos partenaires n’ont pas forcément été immédiatement emballés. Mais rapidement, beaucoup ont su passer au dessus des simples jeux politiques. D’ailleurs, je dois dire que dès que cette première étape sceptique a été dépassée, lorsque le dossier a gagné en crédibilité, j’ai bien senti une volonté de m’accompagner.

Le deuxième écueil de taille a été la mise en harmonie de trois réglementations différentes, française, anglaise et européenne et croyez-moi, cela n’a pas été simple, mais nous y sommes parvenus.

Les Infos : Que répondez-vous à ceux qui disent que le dossier est sorti dans l’urgence, et qu’il est mal ficelé juridiquement et que ce n’est, au bout du compte, qu’un qu’un coup médiatique ?

Charles Revet : Comment parler d’urgence quand le dossier a mûri pendant deux ans. Il est vrai que j’aurais pu attendre que tous les détails soient complètement réglés pour annoncer la nouvelle, mais on m’aurait alors reproché de travailler dans le secret, sans concertation. Tout ceci n’est que de la mauvaise foi politique.

L’essentiel est aujourd’hui fait, c’est pourquoi j’ai souhaité que nous en débattions. De plus, si ces élus qui se plaignent avaient pris le soin de poser des questions auparavant, nous leurs aurions apporté les réponses souhaitées.

Quant au montage juridique, j’affirme qu’il est parfaitement bordé. Comment penser que nous puissions engager la responsabilité du conseil général sans que toutes les garanties soient prises. Au contraire, nous avons fait preuve de la plus grande vigilance et de la plus grande prudence. Nous avons mené des études approfondies pour ne pas nous engager à la légère. Cela me paraît évident. Devant la complexité du montage, nous avons fait appel aux services juridiques des ministères de l’Intérieur et du Transport, mais aussi à des avocats spécialisés en droits des affaires internationales.

Les Infos : Les investissements annoncés - 327 millions de francs - sont considérables. Garantissez-vous qu’il n’y aura pas de dérapage ?

Charles Revet : Notre investissement s’appuie sur les résultats de plusieurs audits, technique, économique et financier.

Concernant l’acquisition du port, on connaît le montant précisément. Concernant les travaux, tout dépend de l’option que nous choisirons. Nous avons cependant établi un programme d’urgence qui va nous permettre de démarrer l’activité dans le calendrier prévu. Pour faire rentrer dans le port des ferries normaux.

En revanche, si l’activité se développe comme on l’espère, il faudra peut-être faire de nouveaux travaux, voire changer de bateau, mais nous aurons alors déjà un retour sur investissement puisque les premières recettes seront déjà rentrées.

Et franchement, je ne pense pas que notre action présente trop de risques en terme économique. Même après l’ouverture du Tunnel sous la Manche, on recensait encore un million de passagers et de 50 à 60.000 remorques à Dieppe. En plus, nous savons que les activités transports sont en augmentation permanente.

Les Infos : Quel grain de sable, s’il existe, pourrait encore faire capoter le dossier ?

Charles Revet : Honnêtement aucun, nous avons suffisamment pris d’assurances pour que tout aille bien. La question est maintenant de savoir quand nous pourrons obtenir la drague qui nous permettra de travailler dans le port anglais, c’est la seule incertitude qui demeure. Il était impossible d’en faire la demande avant que l’accord de cession ne soit finalisé. Tout est désormais en règle, et comme prévu, la ligne devrait bien rouvrir courant février prochain.

Propos recueillis par Philippe Rifflet.


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