Le 20 heures de TF1, lensemble
de la presse nationale, des agences de presse étrangères, la nouvelle a fait sensation.
Il faut dire que cest une première en Europe. Voir une collectivité publique
Française prendre le contrôle dun équipement privé nest déjà pas si
courant, mais quand, de surcroît, cette structure se trouve à létranger, la
démarche est encore plus innovante et étonnante. Passé le tourbillon médiatique qui
na pas manqué daccompagner lannonce de la prise de contrôle du port de
Newhaven par le conseil général de Seine-Maritime, Charles Revet a bien voulu revenir
avec nous, posément, sur quelques-unes des questions essentielles qui lont guidé
depuis deux ans quil travaille et peaufine un dossier qui, à terme, doit se solder
par la création ou le sauvetage dun millier demplois dans la région
dieppoise. Un challenge énorme qui a motivé le président du conseil général et tous
ceux qui lont soutenu dans la conduite et laboutissement de ce dossier.Les
Infos : Vous avez remporté une grande victoire pour lavenir de la région
Dieppoise ; pourquoi avoir mis tant dénergie pour faire aboutir un dossier qui vous
tenait particulièrement à coeur dans une ville dont le maire nest pourtant pas de
votre famille politique ?
Charles Revet : Il y a deux ans, lorsque P&O a annoncé sa
décision darrêter la ligne Dieppe-Newhaven, jai déclaré en session
plénière du conseil général que nous nous trouvions face à une situation très
préjudiciable pour Dieppe et sa région. Immédiatement, jai demandé à mes
collègues du conseil général dengager une réflexion sur le sujet, même si, en
tant que collectivité publique, nous ne pouvions avoir aucune influence sur la décision
dune entreprise privée.
Sen est suivie une période floue au cours de laquelle plusieurs projets
ont été élaborés par des fréteurs sans toutefois obtenir de résultat. Poursuivant
notre réflexion, nous avons considéré que le port et la ligne formaient un tout.
Dans le même temps, chacun a pu se rendre compte que les liaisons rapides mises
en place pendant la période estivale ne pouvaient répondre que partiellement aux
attentes fortes de Dieppe et de ses acteurs économiques.
Cest alors que jai engagé des discussions avec lensemble des
partenaires pour aboutir à la constitution dun syndicat mixte et enfin à la
cession du port de Newhaven. Reste à régler la question du bateau, ce qui sera fait dans
les jours qui viennent lorsque la commission dappels doffres aura terminé
lexamen des dossiers de candidatures.
Quant aux motivations qui mont poussé à travailler de la sorte, à
réfléchir et à agir depuis deux ans, cest limportance du projet. Jai
fait tout cela pour Dieppe, pour ses habitants, pour les acteurs de léconomie
locale, et pour tout le département car lenjeu dépasse largement le simple cadre
dieppois.
Cest lidée que je me fais de la mission qui est
la mienne et dans les fonctions qui mont été confiées. Je considère que les
habitants du département attendent plus quune gestion au jour le jour, ils
attendent que nous sachions prendre les problèmes à bras le corps, même lorsquils
dépassent le cadre de nos strictes compétences légales.
A mon avis, nous sommes aujourdhui dans un contexte où les collectivités
locales, les conseils généraux vont avoir à tenir un rôle de plus en plus important.
Dans une période où le phénomène de mondialisation pousse les entreprises à se
regrouper en situation de monopole, avec le seul et unique souci de faire des résultats -
cela a été le cas de P&0 - les collectivités locales comme la nôtre ont alors le
devoir de pallier les conséquences de cette nouvelle organisation de léconomie.
Notre rôle à nous relève du service public, de lintérêt public. Notre
mission est déviter de laisser faire des déserts ici ou là. Le monde de
lentreprise sétant trouvé défaillant sur cette question dune ligne
transmanche entre Dieppe et Newhaven, il était de notre devoir de nous emparer du
problème, et cela en dehors de toute considération politicienne car cest
lintérêt des gens qui est en jeu.
Les Infos : Quels ont été les écueils les plus difficiles à
surmonter pour parvenir à boucler le dossier ?
Charles Revet : Sagissant dune démarche novatrice,
notre projet a dabord suscité un certain scepticisme. Tous nos partenaires
nont pas forcément été immédiatement emballés. Mais rapidement, beaucoup ont su
passer au dessus des simples jeux politiques. Dailleurs, je dois dire que dès que
cette première étape sceptique a été dépassée, lorsque le dossier a gagné en
crédibilité, jai bien senti une volonté de maccompagner.
Le deuxième écueil de taille a été la mise en harmonie de trois
réglementations différentes, française, anglaise et européenne et croyez-moi, cela
na pas été simple, mais nous y sommes parvenus.
Les Infos : Que répondez-vous à ceux qui disent que le
dossier est sorti dans lurgence, et quil est mal ficelé juridiquement et que
ce nest, au bout du compte, quun quun coup médiatique ?
Charles Revet : Comment parler durgence quand le dossier
a mûri pendant deux ans. Il est vrai que jaurais pu attendre que tous les détails
soient complètement réglés pour annoncer la nouvelle, mais on maurait alors
reproché de travailler dans le secret, sans concertation. Tout ceci nest que de la
mauvaise foi politique.
Lessentiel est aujourdhui fait, cest pourquoi jai
souhaité que nous en débattions. De plus, si ces élus qui se plaignent avaient pris le
soin de poser des questions auparavant, nous leurs aurions apporté les réponses
souhaitées.
Quant au montage juridique, jaffirme quil est parfaitement bordé.
Comment penser que nous puissions engager la responsabilité du conseil général sans que
toutes les garanties soient prises. Au contraire, nous avons fait preuve de la plus grande
vigilance et de la plus grande prudence. Nous avons mené des études approfondies pour ne
pas nous engager à la légère. Cela me paraît évident. Devant la complexité du
montage, nous avons fait appel aux services juridiques des ministères de
lIntérieur et du Transport, mais aussi à des avocats spécialisés en droits des
affaires internationales.
Les Infos : Les investissements annoncés - 327 millions de
francs - sont considérables. Garantissez-vous quil ny aura pas de dérapage ?
Charles Revet : Notre investissement sappuie sur les
résultats de plusieurs audits, technique, économique et financier.
Concernant lacquisition du port, on connaît le montant précisément.
Concernant les travaux, tout dépend de loption que nous choisirons. Nous avons
cependant établi un programme durgence qui va nous permettre de démarrer
lactivité dans le calendrier prévu. Pour faire rentrer dans le port des ferries
normaux.
En revanche, si lactivité se développe comme on lespère, il
faudra peut-être faire de nouveaux travaux, voire changer de bateau, mais nous aurons
alors déjà un retour sur investissement puisque les premières recettes seront déjà
rentrées.
Et franchement, je ne pense pas que notre action présente trop de risques en
terme économique. Même après louverture du Tunnel sous la Manche, on recensait
encore un million de passagers et de 50 à 60.000 remorques à Dieppe. En plus, nous
savons que les activités transports sont en augmentation permanente.
Les Infos : Quel grain de sable, sil existe, pourrait
encore faire capoter le dossier ?
Charles Revet : Honnêtement aucun, nous avons suffisamment pris
dassurances pour que tout aille bien. La question est maintenant de savoir quand
nous pourrons obtenir la drague qui nous permettra de travailler dans le port anglais,
cest la seule incertitude qui demeure. Il était impossible den faire la
demande avant que laccord de cession ne soit finalisé. Tout est désormais en
règle, et comme prévu, la ligne devrait bien rouvrir courant février prochain.
Propos recueillis par Philippe Rifflet.