| Une dizaine de familles de la
communauté turque se plaignent de se voir refuser des logements sur Neuville. A Sodineuf
Habitat Normand, on répond en parlant de mixité sociale. La communauté qui se sentait
intégrée finit par en douter alors que la société HLM tient justement à les
considérer comme tous les autres Dieppois. Explications
«Le
problème existe depuis 4 ou 5 ans, nous pensions quil était dû au trop grand
nombre de demandes mais on se rend compte maintenant quil sagit dun
blocage». Cuneyt Gunen, président de lassociation sportive et culturelle des
jeunes Turcs dieppois représente lensemble de la communauté. Depuis quelques
années, 10 familles attendent un appartement dans le quartier : «Certaines personnes de
la communauté demandent des logements sur Neuville depuis des années et Sodineuf refuse.
Nous nous sentons intégrés mais ce genre de refus remet tout en question».
Appelés pour la contruction des centrales nucléaires il y a une trentaine
dannées, les Turcs ont été jusquà 100 familles sur Neuville. Trouvant de
moins en moins de travail sur lagglomération, ils quittent petit à petit la
région : «Aujourdhui, à Neuville, nous ne sommes plus que 40 familles. Au
total à Dieppe, nous sommes 65 familles. Et depuis 10 ans, il ny a que des départs
et pas darrivée. Les personnes qui demandent des logements à Neuville sont les
enfants nés en France ou naturalisés qui veulent fonder une famille» explique Cuneyt
Gunen.
Un avis que ne partage pas Henry Gagnaire, directeur de Sodineuf Habitat
Normand : «Nous devons faire face à un surpeuplement dans les logements. Cela fait
partie de leur culture, nous ne leur reprochons pas, mais évidemment un jour, nous devons
trouver des solutions».
Pour la communauté, il ne sagit pas de regroupement mais de choix
personnel : «Cela fait des années que nous habitons le quartier. Nous connaissons
les gens, les commerçants, nous y avons été à lécole. Nous ouvrons la
communauté, nous participons à la vie active. Cest notre choix de vouloir habiter
dans un quartier paisible et calme pour que nos enfants grandissent dans un coin
tranquille. On nous parle de germe de racisme sur Neuville, ce nest pas vrai. Nous
sommes bien dans ce quartier».
Si tel est effectivement le cas dans le quartier, Sodineuf tient justement à
conserver une mixité qui permettrait de ne pas tomber dans la dérive de
lintolérance.
En guise de prévention
«ll ne faut pas destabiliser une communauté qui ne pose
pas de problèmes» précise Christian Cuvilliez, député-maire de Dieppe, mais pour
Sodineuf Habitat Normand, le plus important est de conserver la mixité sociale dans un
quartier qui a tendance à la perdre : «Des analyses de peuplement sur Neuville
prouvent que règne une assez grande mixité sociale dans le quartier mais des logements
sont attribués tous les mois et petit à petit, la mixité disparaît» explique Henry
Gagnaire, le directeur de Sodineuf, qui ajoute : «Il nest pas question de
refuser des logements sur Neuville mais on ne peut et on ne veut pas proposer des
logements uniquement sur Neuville. Il nest pas question de regrouper toutes les
familles turques sur ce quartier parce que le communautarisme est linverse de
lintégration».
Le directeur souligne dailleurs quà Dieppe cette politique de non
regroupement, déjà engagée par lEtat depuis quelques années, peut être mise en
place par mesure de précaution : «Dieppe est une ville qui a la chance davoir
une vie de quartier, une vie associative. Nous avons la chance de pouvoir faire de la
prévention, nallons pas vers les difficultés. Je suis pour le multi-culturalisme,
cest une grande richesse mais ne tombons pas dans le piège de lexclusion».
Liliane Bosansky, adjointe au maire chargée du logement et de la vie familiale,
approuve ce point de vue tout en écartant toute idée de racisme : «Il na
jamais été question de racisme. La communauté turque est une partie intégrante de la
population dieppoise. Elle est donc traitée comme lensemble de la population.Turcs
ou non, certains sont obligés daccepter ce que Sodineuf leur offre. La ville
appartient à tous ses habitants, il faut savoir bouger entre les quartiers. Les
transports permettent de rejoindre très facilement un autre quartier et ce nest pas
parce quils habitent des zones différentes quils ne peuvent pas se réunir ou
conserver leur culture».
Par le biais de lassociation, laffaire qui ne concernait quune
dizaine de familles a pris un tout autre aspect. Cuneyt Gunen promet dailleurs de
passer à la vitesse supérieure si rien ne bouge : «Si ça continue comme ça, je
suis prêt à appeler la communauté turque à manifester voire même à alerter mon
consulat pour résoudre le problème».
Réactions sur le
terrain
Sur le terrain, beaucoup ne comprennent pas lampleur
que prend laffaire. Peu nombreux, les Turcs semblent parfaitement intégrés même
si dans la communauté, il existe certains problèmes qui, finalement, restent les mêmes
quelle que soit lorigine.
Georges Vérité, président
de lassociation Bel Air :
«Une communauté authentique qui sinsère»
«Petit à petit, les personnes dorigine turque se
francisent, par lécole, par les amis
Dans lassociation, nous recevons
quelques enfants en accompagnement scolaire et des femmes. On leur apprend les rudiments
du Français, elles se dirigent vers des activités, peinture sur tissu, couture,
cuisine
Elles sintègrent réellement, elles participent de plus en plus à la
vie locale. Cest un échange de savoir très intéressant. La communauté garde de
son authenticité. Bien sûr, dans certaines familles on parle encore turc à la maison,
mais progressivement elles sinsèrent dans la vie locale. Se regrouper est un
sentiment naturel, mais Dieppe na rien à voir avec Paris ou New-York parce
quil y a le contrepoids des associations qui leur permettent des relations avec les
autres. Ce sont des gens comme tout le monde avec des défauts et des qualités».
Yvette Sannier, directrice
du Club des Jeunes :
«Certains ados à surveiller»
«Personnellement, je trouve quil ne faut pas
regrouper les gens sous peine de créer des problèmes. Je les sens intégrés mais
certains le veulent-ils vraiment ? Il y a un an, par exemple, un groupe de jeunes
Turcs avait investi la maison des jeunes. Les autres nosaient plus venir. Il a fallu
leur expliquer que finalement, ils laissent dehors tous les autres jeunes, des Français,
mais aussi des jeunes dorigine turque qui ne voulaient pas investir les lieux comme
ils le faisaient.
Nous avons certains enfants turcs pour laide aux devoirs. Ce sont des
enfants très gentils, très polis, qui viennent de familles bien. Il existe malgré tout
un noyau de quelques familles, toujours les mêmes, avec qui il faut être vigilant.
Ils font des bêtises parce quils sont en groupe, avec un meneur ; une fois isolé,
ce nest plus la même personne. Cest pour cela quil faut éviter les
regroupements, pour protéger les familles bien».
Marie Dufeutrel, directrice
du Drakkar
«Une communauté positivement remarquée»
«Il sagit dune population très remarquée
parce que les femmes portent des vêtements particuliers, mais cette communauté ne pose
pas plus de problèmes quune autre. Les adolescents posent les mêmes problèmes que
les ados qui ne sont pas dorigine immigrée. Ils ont une autre culture que la nôtre
mais quand il y a un problème, ce nest pas plus un Turc quun Maghrébin ou un
Français. Ils veulent conserver leur identité, ce qui est souhaitable, mais ils veulent
aussi sintégrer. Ils font beaucoup defforts, ils sont très présents. Les
femmes, notamment, participent aux repas de quartier. Ils ont des savoir-faire
remarquables : elles savent faire de grands repas pour beaucoup de monde quand les
Françaises sont perdues passé 10 personnes. On ne peut pas demander à qui que ce soit
de renier ses origines. Nous avons plein de choses à partager. Ce qui est terrible,
cest la peur de lautre. Notre travail, cest le respect de toutes les
différences. Le brassage et le respect mutuel, cest le fondement de notre projet».
Mixité ou
cohésion sociale ?
Interrogée sur le sujet, Marie-Catherine Gaillard, maire
déléguée de Neuville, a distingué mixité et cohésion sociale : «On met en
exergue la mixité sociale mais cela ne veut rien dire sans cohésion sociale. Si on ne
crée pas le lien, le liant, ça ne peut pas fonctionner. Or la cohésion sociale existe
sur Neuville. Un gros travail est fait avec la communauté au quotidien. Il y a une
concertation, un dialogue. Ils sont impliqués dans les actions du quartier. Cest
une communauté qui conserve ses traditions et sa culture tout en souvrant aux
autres. Il ne faut surtout pas la pointer du doigt ainsi».
Lélue rappelait dailleurs que la communauté ne présentait aucune
difficulté dintégration : «Une étude sociologique qui a été faite avant
la construction de Drakkar est très claire : le problème turc se pose beaucoup plus
en terme de compétition dans lintégration sociale quen terme
dexclusion car la communauté soudée et plutôt dynamique a su investir les crédos
de la formation, beaucoup plus que les autochtones».
Et lorsquelle entend parler de ghetto, Marie-Catherine Gaillard
sinsurge : «Sur Dieppe, des communautés marocaine, tunisienne, algérienne et
turque sont installées. Toutes ces populations dorigines étrangères ne
représentent que 2 % de la population sur Dieppe, 3,14 % sur Neuville. Avec ce chiffre,
on est loin du ghetto. Avec 30 ou 40 %, il faudrait être attentif mais pas avec
2% !».
Sandra BEAUFILS |