Journal du 31 octobre 2000

Communauté turque de Neuville
La mixité sociale ou le juste équilibre
entre isolement et communautarisme

Une dizaine de familles de la communauté turque se plaignent de se voir refuser des logements sur Neuville. A Sodineuf Habitat Normand, on répond en parlant de mixité sociale. La communauté qui se sentait intégrée finit par en douter alors que la société HLM tient justement à les considérer comme tous les autres Dieppois. Explications…

«Le problème existe depuis 4 ou 5 ans, nous pensions qu’il était dû au trop grand nombre de demandes mais on se rend compte maintenant qu’il s’agit d’un blocage». Cuneyt Gunen, président de l’association sportive et culturelle des jeunes Turcs dieppois représente l’ensemble de la communauté. Depuis quelques années, 10 familles attendent un appartement dans le quartier : «Certaines personnes de la communauté demandent des logements sur Neuville depuis des années et Sodineuf refuse. Nous nous sentons intégrés mais ce genre de refus remet tout en question».

Appelés pour la contruction des centrales nucléaires il y a une trentaine d’années, les Turcs ont été jusqu’à 100 familles sur Neuville. Trouvant de moins en moins de travail sur l’agglomération, ils quittent petit à petit la région : «Aujourd’hui, à Neuville, nous ne sommes plus que 40 familles. Au total à Dieppe, nous sommes 65 familles. Et depuis 10 ans, il n’y a que des départs et pas d’arrivée. Les personnes qui demandent des logements à Neuville sont les enfants nés en France ou naturalisés qui veulent fonder une famille» explique Cuneyt Gunen.

Un avis que ne partage pas Henry Gagnaire, directeur de Sodineuf Habitat Normand : «Nous devons faire face à un surpeuplement dans les logements. Cela fait partie de leur culture, nous ne leur reprochons pas, mais évidemment un jour, nous devons trouver des solutions».

Pour la communauté, il ne s’agit pas de regroupement mais de choix personnel : «Cela fait des années que nous habitons le quartier. Nous connaissons les gens, les commerçants, nous y avons été à l’école. Nous ouvrons la communauté, nous participons à la vie active. C’est notre choix de vouloir habiter dans un quartier paisible et calme pour que nos enfants grandissent dans un coin tranquille. On nous parle de germe de racisme sur Neuville, ce n’est pas vrai. Nous sommes bien dans ce quartier».

Si tel est effectivement le cas dans le quartier, Sodineuf tient justement à conserver une mixité qui permettrait de ne pas tomber dans la dérive de l’intolérance.

En guise de prévention

«ll ne faut pas destabiliser une communauté qui ne pose pas de problèmes» précise Christian Cuvilliez, député-maire de Dieppe, mais pour Sodineuf Habitat Normand, le plus important est de conserver la mixité sociale dans un quartier qui a tendance à la perdre : «Des analyses de peuplement sur Neuville prouvent que règne une assez grande mixité sociale dans le quartier mais des logements sont attribués tous les mois et petit à petit, la mixité disparaît» explique Henry Gagnaire, le directeur de Sodineuf, qui ajoute : «Il n’est pas question de refuser des logements sur Neuville mais on ne peut et on ne veut pas proposer des logements uniquement sur Neuville. Il n’est pas question de regrouper toutes les familles turques sur ce quartier parce que le communautarisme est l’inverse de l’intégration».

Le directeur souligne d’ailleurs qu’à Dieppe cette politique de non regroupement, déjà engagée par l’Etat depuis quelques années, peut être mise en place par mesure de précaution : «Dieppe est une ville qui a la chance d’avoir une vie de quartier, une vie associative. Nous avons la chance de pouvoir faire de la prévention, n’allons pas vers les difficultés. Je suis pour le multi-culturalisme, c’est une grande richesse mais ne tombons pas dans le piège de l’exclusion».

Liliane Bosansky, adjointe au maire chargée du logement et de la vie familiale, approuve ce point de vue tout en écartant toute idée de racisme : «Il n’a jamais été question de racisme. La communauté turque est une partie intégrante de la population dieppoise. Elle est donc traitée comme l’ensemble de la population.Turcs ou non, certains sont obligés d’accepter ce que Sodineuf leur offre. La ville appartient à tous ses habitants, il faut savoir bouger entre les quartiers. Les transports permettent de rejoindre très facilement un autre quartier et ce n’est pas parce qu’ils habitent des zones différentes qu’ils ne peuvent pas se réunir ou conserver leur culture».

Par le biais de l’association, l’affaire qui ne concernait qu’une dizaine de familles a pris un tout autre aspect. Cuneyt Gunen promet d’ailleurs de passer à la vitesse supérieure si rien ne bouge : «Si ça continue comme ça, je suis prêt à appeler la communauté turque à manifester voire même à alerter mon consulat pour résoudre le problème».

Réactions sur le terrain

Sur le terrain, beaucoup ne comprennent pas l’ampleur que prend l’affaire. Peu nombreux, les Turcs semblent parfaitement intégrés même si dans la communauté, il existe certains problèmes qui, finalement, restent les mêmes quelle que soit l’origine.

Georges Vérité, président de l’association Bel Air :
«Une communauté authentique qui s’insère»

«Petit à petit, les personnes d’origine turque se francisent, par l’école, par les amis… Dans l’association, nous recevons quelques enfants en accompagnement scolaire et des femmes. On leur apprend les rudiments du Français, elles se dirigent vers des activités, peinture sur tissu, couture, cuisine… Elles s’intègrent réellement, elles participent de plus en plus à la vie locale. C’est un échange de savoir très intéressant. La communauté garde de son authenticité. Bien sûr, dans certaines familles on parle encore turc à la maison, mais progressivement elles s’insèrent dans la vie locale. Se regrouper est un sentiment naturel, mais Dieppe n’a rien à voir avec Paris ou New-York parce qu’il y a le contrepoids des associations qui leur permettent des relations avec les autres. Ce sont des gens comme tout le monde avec des défauts et des qualités».

Yvette Sannier, directrice du Club des Jeunes :
«Certains ados à surveiller»

«Personnellement, je trouve qu’il ne faut pas regrouper les gens sous peine de créer des problèmes. Je les sens intégrés mais certains le veulent-ils vraiment ? Il y a un an, par exemple, un groupe de jeunes Turcs avait investi la maison des jeunes. Les autres n’osaient plus venir. Il a fallu leur expliquer que finalement, ils laissent dehors tous les autres jeunes, des Français, mais aussi des jeunes d’origine turque qui ne voulaient pas investir les lieux comme ils le faisaient.

Nous avons certains enfants turcs pour l’aide aux devoirs. Ce sont des enfants très gentils, très polis, qui viennent de familles bien. Il existe malgré tout un noyau de quelques familles, toujours les mêmes, avec qui il faut être vigilant. Ils font des bêtises parce qu’ils sont en groupe, avec un meneur ; une fois isolé, ce n’est plus la même personne. C’est pour cela qu’il faut éviter les regroupements, pour protéger les familles bien».

Marie Dufeutrel, directrice du Drakkar 
«Une communauté positivement remarquée»

«Il s’agit d’une population très remarquée parce que les femmes portent des vêtements particuliers, mais cette communauté ne pose pas plus de problèmes qu’une autre. Les adolescents posent les mêmes problèmes que les ados qui ne sont pas d’origine immigrée. Ils ont une autre culture que la nôtre mais quand il y a un problème, ce n’est pas plus un Turc qu’un Maghrébin ou un Français. Ils veulent conserver leur identité, ce qui est souhaitable, mais ils veulent aussi s’intégrer. Ils font beaucoup d’efforts, ils sont très présents. Les femmes, notamment, participent aux repas de quartier. Ils ont des savoir-faire remarquables : elles savent faire de grands repas pour beaucoup de monde quand les Françaises sont perdues passé 10 personnes. On ne peut pas demander à qui que ce soit de renier ses origines. Nous avons plein de choses à partager. Ce qui est terrible, c’est la peur de l’autre. Notre travail, c’est le respect de toutes les différences. Le brassage et le respect mutuel, c’est le fondement de notre projet».

Mixité ou cohésion sociale ?

Interrogée sur le sujet, Marie-Catherine Gaillard, maire déléguée de Neuville, a distingué mixité et cohésion sociale : «On met en exergue la mixité sociale mais cela ne veut rien dire sans cohésion sociale. Si on ne crée pas le lien, le liant, ça ne peut pas fonctionner. Or la cohésion sociale existe sur Neuville. Un gros travail est fait avec la communauté au quotidien. Il y a une concertation, un dialogue. Ils sont impliqués dans les actions du quartier. C’est une communauté qui conserve ses traditions et sa culture tout en s’ouvrant aux autres. Il ne faut surtout pas la pointer du doigt ainsi».

L’élue rappelait d’ailleurs que la communauté ne présentait aucune difficulté d’intégration : «Une étude sociologique qui a été faite avant la construction de Drakkar est très claire : le problème turc se pose beaucoup plus en terme de compétition dans l’intégration sociale qu’en terme d’exclusion car la communauté soudée et plutôt dynamique a su investir les crédos de la formation, beaucoup plus que les autochtones».

Et lorsqu’elle entend parler de ghetto, Marie-Catherine Gaillard s’insurge : «Sur Dieppe, des communautés marocaine, tunisienne, algérienne et turque sont installées. Toutes ces populations d’origines étrangères ne représentent que 2 % de la population sur Dieppe, 3,14 % sur Neuville. Avec ce chiffre, on est loin du ghetto. Avec 30 ou 40 %, il faudrait être attentif mais pas avec 2% !».

Sandra BEAUFILS


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