|
Journal du 5 décembre 2000
SIDA : témoignage
"Ma vie s'est arrêtée à 20
ans"
| Marie, jeune et jolie Dieppoise de 34
ans, nous livre un témoignage poignant, celui dune femme séropositive à qui la
société a fermé toutes les portes. Marie est blonde, jolie,
elle fait visiblement attention à son look. Rien ne la différencie des jeunes femmes de
son âge qui passent la trentaine sereinement. Pourtant, Marie, Dieppoise depuis trois
ans, na pas, ou presque pas damis, elle ne parvient pas à trouver de travail.
Les conséquences de sa séropositivité. Le jeune femme a contracté le virus du Sida
voici près de 14 ans. A peine sortie de ladolescence, elle fréquentait alors les
milieux toxicomanes. «Mais je ne me piquais pas. A lépoque, on commençait tout
juste à parler du Sida, des modes de transmission. Un soir, jai fait une crise de
manque et emprunté la seringue dun copain..» Geste fatal. «Cest la preuve
quune seule fois suffit, et ce tant pour les toxicomanes que dans le cas dune
transmission dorigine sexuelle...»
A loccasion de la journée mondiale contre le Sida, Marie a accepté de
parler delle, de son expérience, de son traumatisme «surtout pour dire aux gens de
faire attention, de ne surtout pas relâcher leur attention et de continuer de se
protéger. Tant quon naura pas inventé et mis au point un vaccin, le danger
persistera. Pour moi, cest comme si ma vie sétait arrêtée à lâge de
20 ans.» Cruel constat.
Pourtant, alors que la maladie gagne régulièrement du terrain, alors
quelle passe des hauts et des bas sur le plan physique, la jeune femme nest
pas résignée. Elle veut se battre, elle tient à son combat. Contre le mal qui la ronge
tout dabord, - «je bénéficie de la tri-thérapie qui me permet de remonter la
pente quand je maffaiblis trop» - Et contre le comportement de ceux qui savent.
Contre ce sentiment dêtre «une pestiférée» que tout le monde rejette, pour ne
pas dire méprise, contre ces employeurs potentiels qui préfèrent trouver nimporte
quelle excuse pour lui refuser un job. Comme si le Sida pouvait sattraper à travers
un regard, à travers une poignée de main, à travers un baiser. Cette méconnaissance de
la maladie qui conduit les porteurs du VIH à se renfermer sur eux-mêmes, contraints et
forcés, doit être combattue de toutes nos forces. Car exclure ainsi un malade de la
société, cest lui infliger une seconde mort, et ça, cest intolérable.
Considérés comme des travailleurs handicapés, les séropositifs ne peuvent
pas cacher la nature de leur mal, «et instantanément, lattitude de celui que tu as
face à toi change dès lors quil sait. En arrivant à Dieppe, jai rencontré
deux filles de mon âge. On était bonnes copines, on discutait des choses dont les femmes
de 30 ans parlent normalement. Elles mont tourné le dos quand je leur ai dit ma
situation. La seule solution pour vivre normalement est de cacher sa séropositivé.»
Victime deux fois
Sans travail, sans famille, Marie doit se contenter de
lallocation pour adulte handicapée, soit un peu plus de 3000 francs par mois, pour
survivre. Victime, elle lest deux fois : de la maladie et de lincompréhension
qui lentoure.
Selon elle, les progrès enregistrés dans les traitements, avec la mise au
point de la tri-thérapie notamment, ont conduit à un relâchement coupable de
linformation du public. «Aujourdhui, on pense encore trop que cela ne nous
arrivera jamais. Ici à Dieppe, malgré les efforts du collectif, linformation ne
passe pas suffisamment. Jai voulu pendant un temps, ouvrir une permanence avec le
soutien dune association telle que Aides ou Act up, mais les crédits font défaut.
Au contraire, certaines antennes sont amenées à fermer, comme si lépidémie
nétait plus quun mauvais souvenir. Attention, car cest loin
dêtre le cas.»
Si Marie a souhaité préserver son anonymat, cest pour éviter quon
la regarde davantage pour sa séropositivité que pour ce quelle est en tant que
jeune femme. En tout cas, nous, lavons vue, nous lavons appréciée et lui
souhaitons beaucoup de courage dans la lutte quelle mène quotidiennement, et
surtout beaucoup de bonheur car tout un chacun a droit au bonheur.
Philippe RIFFLET |
Archives 1998 Archives 1999 Archives 2000 Recherche
Accueil
|