| Près de 200 exploitants agricoles de
la région dieppoise ont bruyamment manifesté mardi aux abords de la sous-préfecture de
Dieppe. Ils ont menacé de revenir plus nombreux et plus déterminés si le gouvernement
ne revoit pas son programme daides et de compensations jugé très insuffisant. Au
même instant, on apprenait quun premier cas de bête porteuse du prion de
lESB venait dêtre découvert en Seine-Maritime. «Jean
Glavany doit prochainement revoir nos représentants pour réexaminer les données de son
plan de sauvetage de la filière bovine. Si des avancées notables ne sont pas
enregistrées, nous reviendrons, Monsieur le sous-préfet, plus nombreux et je ne réponds
plus de la sagesse dont nous avons fait preuve aujourdhui...»
Le message de Philippe Alexandre, délégué régional de lUnion Syndicale
Agricole pour larrondissement de Dieppe ne pouvait être plus clair. Avertissement
qui risque bien de se concrétiser puisque la première entrevue entre le ministre et Luc
Guyau, président de la FNSEA na pas permis de solder le contentieux.
Mardi, près de 200 exploitants agricoles venus de tous les cantons limitrophes
de Dieppe, et une vingtaine de tracteurs, ont en effet envahi le centre-ville de la cité
portuaire. Aux abords de la sous-préfecture, un feu de pneus a été allumé au beau
milieu du boulevard du Général-de-Gaulle, véritable noeud stratégique de la
circulation dieppoise. Les tracteurs ont également été installés de manière à gêner
la circulation sans toutefois linterrompre complètement. Car il ne sagissait
surtout pas de sattirer la colère des Dieppois qui sont autant de consommateurs
potentiels de viande bovine. A la veille de lannonce par les médias de la
découverte dun premier cas de maladie de la vache folle dans le département de
Seine-Maritime jusqualors épargné (lire page 4), les éleveurs du secteur ont
voulu témoigner de leur colère et attirer lattention sur leur situation alors que
la consommation de viande bovine sest effondrée de près de 40 %.
2000 francs de perte par tête
de bétail
«Aujourdhui, en moyenne, un éleveur perd 2000 francs
par tête de bétail. Il la revend à peine le prix dachat maigre et encore, quand
les bêtes sont vendues...», explique Patrice Faucon, président du Centre Départemental
des Jeunes Agriculteurs venu prêter main forte aux manifestants dieppois. La crise est
profonde pour ne pas dire irréversible si la profession et les pouvoirs publics ne sont
pas capables dinverser la tendance en combattant leffet de psychose qui
sest emparé des consommateurs.
Mais en attendant dorganiser des opérations de séduction destinées au
grand public, les agriculteurs se trouvent aujourdhui confrontés à un problème
encore plus urgent : celui dobtenir de lEtat des compensations qui en soient
vraiment. «Le ministre a fait un effet dannonce avec ses 3,2 milliards de
compensation car en observant les chiffres, nous nous sommes rendu compte que seulement
400 millions de francs iraient directement dans la poche des éleveurs. Cest
beaucoup trop peu !», répètent les responsables syndicaux présents à Dieppe mardi
matin. «Outre la perte sèche que représente leffondrement des cours, nous
subissons de plein fouet les effets de la mévente. les bêtes doivent être stockées
dans les exploitations et une vache, ça mange... On estime que le coût du maintien dans
les fermes occasionne une perte de 10 francs par jour et par tête.» Résultat, les
agriculteurs senfoncent un peu plus tous les jours, «et beaucoup vont crever si on
ne nous accorde pas les aides nécessaires.»
Rassurer les consommateurs
Et les manifestants de dénoncer les politiques de la
région qui leur ont demandé de sinvestir dans les programmes de lutte contre les
inondations en remettant en herbe des parcelles jusqualors dévolues à la culture
du maïs par exemple. «Daccord pour refaire du pâturage mais comment on le
valorise si on perd de largent en faisant de lélevage? On pourrait très bien
dire, tant pis pour les gens qui ramassent les eaux de ruissellement et se retrouvent
inondés, et se remettre à faire du maïs.» Les agriculteurs de Seine-Maritime (5e
département français délevage) qui manifestaient également à Rouen et au Havre
attendent aujourdhui une vraie prise de conscience de tous les pouvoirs publics.
Laction que les éleveurs comptent mettre en place en direction des
consommateurs devrait consister à leur redonner confiance. On devrait ainsi assister à
lorganisation de barbecues et autres dégustations de viande bovine. Des opérations
auxquelles le sous-préfet Louis-Michel Bonté sera peut-être invité, lui qui a
confirmé mardi aux manifestants quil continuait de se régaler de viande de boeuf.
Le sous-préfet qui sest un tant soit peu fait désirer pour descendre à la
rencontre des éleveurs en colère, leur a également assuré quil ferait remonter
jusquau ministère les doléances recueillies pendant le mouvement.
Vers 13 heures, les tracteurs reprenaient sagement le chemin des exploitations
tandis que les pneus finissaient de se consumer au milieu du carrefour de la
sous-préfecture. Lannonce de la découverte dun cas de bête porteuse du
prion de lESB en Seine-Maritime risque malheureusement de porter un nouveau coup dur
à la filière qui navait pas besoin dune autre mauvaise nouvelle.
P. R.
Abel Vigreux, installé depuis sept
ans :
«Mon avenir est hypothéqué !»
Abel Vigreux, installé à Paluel depuis sept ans, est
aujourdhui à la tête dun cheptel de 200 animaux. La crise de la vache folle,
il la subit de plein fouet en voyant ses marges fondre comme neige au soleil. «Une
vingtaine de mes bêtes devraient être parties à labattoir mais elles ne se
vendent pas. Cest au moins 150.000 francs qui sont immobilisés et plombent ma
trésorerie.» explique-t-il. «Leur valeur va continuer de plonger car au-delà de la
baisse des cours, une bête qui fait du gras se vend toujours moins bien. Ces bêtes-là
étaient bonnes à vendre aujourdhui et plus le temps passe, moins bien je vais les
vendre. Et il faut que je les vende pour libérer des places pour dautres.»
La situation du jeune agriculteur est dautant plus délicate quil
sest récemment lancé dans lélaboration dun Contrat Territorial
Environnement qui consiste au rétablissement en prairies de terres arables. Tout ceci a
un coût. «Jai dû emprunter pour monter des bâtiments délevage aux normes
dun coût de 800.000 francs. Aujourdhui mon avenir peut être hypothéqué si
la situation ne se rétablit pas et si la profession ne bénéficie pas de compensations
suffisantes.».
P.R. |