Journal du 1er décembre 2000

Crise de la vache folle
Les éleveurs menacent
de revenir plus nombreux

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Les agriculteurs ont incendié des pneus mais ont su rester sages...
Ce ne sera peut-être plus le cas si la situation ne s’arrange pas.

Près de 200 exploitants agricoles de la région dieppoise ont bruyamment manifesté mardi aux abords de la sous-préfecture de Dieppe. Ils ont menacé de revenir plus nombreux et plus déterminés si le gouvernement ne revoit pas son programme d’aides et de compensations jugé très insuffisant. Au même instant, on apprenait qu’un premier cas de bête porteuse du prion de l’ESB venait d’être découvert en Seine-Maritime.

«Jean Glavany doit prochainement revoir nos représentants pour réexaminer les données de son plan de sauvetage de la filière bovine. Si des avancées notables ne sont pas enregistrées, nous reviendrons, Monsieur le sous-préfet, plus nombreux et je ne réponds plus de la sagesse dont nous avons fait preuve aujourd’hui...»

Le message de Philippe Alexandre, délégué régional de l’Union Syndicale Agricole pour l’arrondissement de Dieppe ne pouvait être plus clair. Avertissement qui risque bien de se concrétiser puisque la première entrevue entre le ministre et Luc Guyau, président de la FNSEA n’a pas permis de solder le contentieux.

Mardi, près de 200 exploitants agricoles venus de tous les cantons limitrophes de Dieppe, et une vingtaine de tracteurs, ont en effet envahi le centre-ville de la cité portuaire. Aux abords de la sous-préfecture, un feu de pneus a été allumé au beau milieu du boulevard du Général-de-Gaulle, véritable noeud stratégique de la circulation dieppoise. Les tracteurs ont également été installés de manière à gêner la circulation sans toutefois l’interrompre complètement. Car il ne s’agissait surtout pas de s’attirer la colère des Dieppois qui sont autant de consommateurs potentiels de viande bovine. A la veille de l’annonce par les médias de la découverte d’un premier cas de maladie de la vache folle dans le département de Seine-Maritime jusqu’alors épargné (lire page 4), les éleveurs du secteur ont voulu témoigner de leur colère et attirer l’attention sur leur situation alors que la consommation de viande bovine s’est effondrée de près de 40 %.

2000 francs de perte par tête de bétail

«Aujourd’hui, en moyenne, un éleveur perd 2000 francs par tête de bétail. Il la revend à peine le prix d’achat maigre et encore, quand les bêtes sont vendues...», explique Patrice Faucon, président du Centre Départemental des Jeunes Agriculteurs venu prêter main forte aux manifestants dieppois. La crise est profonde pour ne pas dire irréversible si la profession et les pouvoirs publics ne sont pas capables d’inverser la tendance en combattant l’effet de psychose qui s’est emparé des consommateurs.

Mais en attendant d’organiser des opérations de séduction destinées au grand public, les agriculteurs se trouvent aujourd’hui confrontés à un problème encore plus urgent : celui d’obtenir de l’Etat des compensations qui en soient vraiment. «Le ministre a fait un effet d’annonce avec ses 3,2 milliards de compensation car en observant les chiffres, nous nous sommes rendu compte que seulement 400 millions de francs iraient directement dans la poche des éleveurs. C’est beaucoup trop peu !», répètent les responsables syndicaux présents à Dieppe mardi matin. «Outre la perte sèche que représente l’effondrement des cours, nous subissons de plein fouet les effets de la mévente. les bêtes doivent être stockées dans les exploitations et une vache, ça mange... On estime que le coût du maintien dans les fermes occasionne une perte de 10 francs par jour et par tête.» Résultat, les agriculteurs s’enfoncent un peu plus tous les jours, «et beaucoup vont crever si on ne nous accorde pas les aides nécessaires.»

Rassurer les consommateurs

Et les manifestants de dénoncer les politiques de la région qui leur ont demandé de s’investir dans les programmes de lutte contre les inondations en remettant en herbe des parcelles jusqu’alors dévolues à la culture du maïs par exemple. «D’accord pour refaire du pâturage mais comment on le valorise si on perd de l’argent en faisant de l’élevage? On pourrait très bien dire, tant pis pour les gens qui ramassent les eaux de ruissellement et se retrouvent inondés, et se remettre à faire du maïs.» Les agriculteurs de Seine-Maritime (5e département français d’élevage) qui manifestaient également à Rouen et au Havre attendent aujourd’hui une vraie prise de conscience de tous les pouvoirs publics.

L’action que les éleveurs comptent mettre en place en direction des consommateurs devrait consister à leur redonner confiance. On devrait ainsi assister à l’organisation de barbecues et autres dégustations de viande bovine. Des opérations auxquelles le sous-préfet Louis-Michel Bonté sera peut-être invité, lui qui a confirmé mardi aux manifestants qu’il continuait de se régaler de viande de boeuf. Le sous-préfet qui s’est un tant soit peu fait désirer pour descendre à la rencontre des éleveurs en colère, leur a également assuré qu’il ferait remonter jusqu’au ministère les doléances recueillies pendant le mouvement.

Vers 13 heures, les tracteurs reprenaient sagement le chemin des exploitations tandis que les pneus finissaient de se consumer au milieu du carrefour de la sous-préfecture. L’annonce de la découverte d’un cas de bête porteuse du prion de l’ESB en Seine-Maritime risque malheureusement de porter un nouveau coup dur à la filière qui n’avait pas besoin d’une autre mauvaise nouvelle.

P. R.

Abel Vigreux, installé depuis sept ans :
«Mon avenir est hypothéqué !»

Abel Vigreux, installé à Paluel depuis sept ans, est aujourd’hui à la tête d’un cheptel de 200 animaux. La crise de la vache folle, il la subit de plein fouet en voyant ses marges fondre comme neige au soleil. «Une vingtaine de mes bêtes devraient être parties à l’abattoir mais elles ne se vendent pas. C’est au moins 150.000 francs qui sont immobilisés et plombent ma trésorerie.» explique-t-il. «Leur valeur va continuer de plonger car au-delà de la baisse des cours, une bête qui fait du gras se vend toujours moins bien. Ces bêtes-là étaient bonnes à vendre aujourd’hui et plus le temps passe, moins bien je vais les vendre. Et il faut que je les vende pour libérer des places pour d’autres.»

La situation du jeune agriculteur est d’autant plus délicate qu’il s’est récemment lancé dans l’élaboration d’un Contrat Territorial Environnement qui consiste au rétablissement en prairies de terres arables. Tout ceci a un coût. «J’ai dû emprunter pour monter des bâtiments d’élevage aux normes d’un coût de 800.000 francs. Aujourd’hui mon avenir peut être hypothéqué si la situation ne se rétablit pas et si la profession ne bénéficie pas de compensations suffisantes.».

P.R.


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