| Les manifestations ne sont pas prévues
puisquil nest pas question de modifier une loi qui a déjà été votée,
malgré tout, «nous voulons informer les autorités administratives et judiciaires que
nous ne pourrons pas respecter les textes de loi, notamment à Dieppe où cela pose un
problème dorganisation», indique le lieutenant Hervé Emo, secrétaire régional
adjoint de Synergie Officiers, un syndicat dofficiers de police rattaché à la
confédération française de lencadrement-confédération générale des cadres. La
loi ainsi incriminée qui a pour but de renforcer la présomption dinnocence et les
droits des victimes, a été votée contre lavis du syndicat. Synergie Officiers
(CFECGC) a donc maintenant entrepris de rencontrer les autorités administratives à la
direction départementale de Rouen et les autorités judiciaires: les procureurs de la
République de Dieppe, Rouen et Le Havre.
Si lintitulé de la loi semble prometteur, Hervé Emo lassure :
«Cest une loi qui nest pas favorable au justiciable puisquelle crée
une justice à deux vitesses. En cela, je rejoins tout à fait les avocats.» Et ce
nest pas tous les jours quun lieutenant de police partage lavis des
avocats, «les seuls auxiliaires de justice financièrement intéressés par les
chiffres.»
Trois mesures impossibles
Certes, lintention de la loi était bonne mais Hervé
Emo reste persuadé que la loi ne correspond pas au terrain : «Il y a notamment, trois
mesures que nous ne pouvons pas matériellement appliquer dans certains commissariats de
police comme à Dieppe.» Trois mesures qui concernent la période de garde à vue.
Première mesure à mettre en place : la présence dun avocat, si le
gardé à vue le demande, dès la première heure de détention mais aussi à la 20e et
36e heure en cas de prolongation. «Jusquà maintenant, explique le lieutenant de
police, on faisait venir lavocat pour quil explique au détenu ce quest
une garde à vue. Cest une discussion qui ne doit pas concerner le fond de
lenquête même si cest parfois le cas. Mais lavocat dès la première
heure de la procédure, cest infaisable à Dieppe, la nuit par exemple.» A
lhôtel de police de Dieppe, les permanences sont assurées du vendredi 8 h au
vendredi 8 h. Jour et nuit, lofficier est ainsi dastreinte pendant toute une
semaine. «Mais il faut bien que nous dormions. La nuit, quand on nous appelle, il faut le
temps darriver. Le délai légal sera toujours dépassé,» indique Hervé Emo.
Seconde mesure imposée par la loi : lenregistrement des mineurs-auteurs.
«Une mesure quon ne comprend pas, qui na pas de but particulier si ce
nest mettre en doute les pratiques policières. Cest un procès
dintention» estime le lieutenant de police. Dès juin 2000, lenregistrement
vidéo était obligatoire pour les mineurs-victimes : «Nous comprenons cette décision.
Cela permet de ne pas faire répéter à plusieurs personnes des faits qui peuvent parfois
être difficiles pour la jeune victime.» Mais à partir de janvier 2001, ce sera
également le cas des mineurs-auteurs. «Nous avons déjà beaucoup de difficultés
actuellement puisque les retransmissions dauditions nous demandent déjà beaucoup
de temps, précise Hervé Emo. Lintention est bonne au départ pour les
mineurs-victimes mais infaisable lorsque plusieurs auditions de jeunes auteurs sont faites
en même temps.»
Troisième aspect de la loi qui dérange le syndicat : lobligation faite
aux agents de police dinformer le gardé à vue quil a le droit de garder le
silence. Même si ce droit existait avant la loi, les agents de police navaient pas
besoin de le préciser avant chaque audition; «ainsi, seul les gardés à vue dans les
affaires de grand banditisme décidaient de ne rien dire pour ne parler que devant le
juge.» Une méthode digne des films policiers américains qui «risque de ne pas
faciliter le travail.»
Mais il y a aussi dautres petits points de la loi avec lesquels le
syndicat nest pas daccord : «Si six mois après une mise en garde à vue, une
personne na pas de nouvelles, elle peut demander au procureur la totalité du
dossier. Dans les affaires de drogue par exemple, la première garde à vue nest que
le point de départ dune enquête bien plus importante. Le tout petit acheteur
pourra donc, six mois après sa garde à vue, tout connaître du dossier et des suites de
la procédure engagée depuis son arrestation. Une enquête qui au fil du temps ne le
concerne plus directement puisque nous avons remonté la filière», souligne Hervé Emo.
Justice à deux vitesses
Le lieutenant de police secrétaire régional adjoint peut
donc maintenant expliquer en quoi cette loi crée une justice à deux vitesses : «Qui
pourra se payer un avocat plusieurs fois pendant la garde à vue ? Qui pourrra demander au
procureur le dossier de lenquête six mois après sa garde à vue ? Ce sera toujours
une certaine catégorie de personnes.»
Synergie Officiers a donc décidé de tirer la sonnette dalarme : «Nous
ne demandons pas plus dargent, précise Hervé Emo. Nous voulons juste quon
nous donne les moyens dappliquer cette loi pour pouvoir maintenir la paix
publique.» A Synergie Officiers, on a, en effet, vite compris que la loi ne serait pas
modifiée quelle que soit laction du syndicat : «On nous a clairement répondu
quon ne peut pas sopposer à un texte de loi intitulé renforcement de la
présomption dinnocence et des droits des victimes.»
Et si le lieutenant de police reconnaît que lintention de la loi était
bonne, les moyens ne sont pas suffisants pour que les mesures prises soient appliquées
dans certains hôtels de police notamment à Dieppe: «Il sagit de signaler que la
loi va poser de gros problèmes de fonctionnement si on ne nous donne pas les moyens,»
conclut Hervé Emo.
Sandra Beaufils.
Surcharge de
travail
A lhôtel de police de Dieppe, ils sont huit officiers
auxquels sajoutent cinq agents pour le secteur mis sous la responsabilité du
commissariat. Dans tous les hôtels de police de France, la loi sur le renforcement de la
présomption dinnocence et des droits des victimes est une charge supplémentaire de
travail dont les officiers et les agents navaient pas besoin : «La loi vient
sajouter aux difficultés que nous avons déjà, indique Hervé Emo. Ce sont les 35
heures, mais aussi, à Dieppe, la disparition de la police de lair et des
frontières. La PAF de Rouen et les douanes de Dieppe doivent prendre le relais mais ça
ne marchera pas puisquils sont trois à Rouen et ils sont déjà bien débordés.
Quant à Dieppe, la douane nest pas habilitée à placer en garde à vue. Ainsi,
lorsquune personne en situation irrégulière sera découverte, elle se retrouvera
certainement au commissariat de Dieppe.» Une situation ingérable si des moyens
supplémentaires ne sont pas proposés.
S.B. |