Journal du mercredi 27 décembre 2000

Elle a remporté son 5e tiercé
La journée d'une championne

Fortune du Fossé a gagné samedi sur l’hippodrome de Paris-Vincennes son cinquième tiercé de l’année. Les Infos ont suivi la journée de cette championne hors pair entraînée dans une écurie du Pays de Bray

Elle ne bouge pas d’un millimètre, se laisse panser et bander les pattes, comme si elle était déjà en pleine concentration pour l’événement qui l’attend sept heures plus tard. Dehors, ses petites camarades d’écurie traversent déjà le brouillard pour une longue séance d’entraînement dans la froidure du petit matin et sous un ciel bleu d’une telle limpidité qu’il prête au rêve et à l’émotion. Tout ici respire le calme et la sérénité. Cette championne qui se prépare à l’exploit, c’est Fortune du Fossé, une petite jument de sept ans, propriété de Mme Bucau et chouchou de l’entraînement d’Emmanuel Guitton installé dans le Pays de Bray, non loin de Dieppe. Les Infos ont eu la chance de pouvoir vivre une journée entière dans ce milieu très fermé des courses, des entraîneurs et des propriétaires. Ce samedi 23 décembre, Fortune est engagée dans le prix de la Meuse qui sert de support au tiercé sur l’hippodrome de Paris-Vincennes. Si la course n’a lieu qu’aux environs de 16 heures, la journée de la championne et de son entourage commence bien plus tôt. Le métier est d’ailleurs des plus exigeants car les chevaux de course nécessitent une attention de tous les instants et de tous les jours. Les jours fériés n’existent pas, pas plus que les fêtes de fin d’année, enfin pas complètement.

Samedi 23 décembre 8 h : Comme la veille de chaque course, Fortune a couché dehors, drapée d’une grosse couverture aux couleurs de son écurie. De retour au box, elle se fera dorloter avec un plaisir à peine dissimulé. Chaque «tape» de son entraîneur est ponctuée d’un petit grognement de plaisir. Elle est fière, l’athlète, et c’est à peine si elle détourne les yeux vers les autres chevaux de l’écurie.

Mascotte et petits caprices

9 h 30: Embarquement dans le camion où Fortune retrouve sa meilleure copine, Bibiche, une minuscule ponette, qui l’accompagne dans tous ses voyages. Elle a ses habitudes et ses caprices la championne. Si Bibiche n’est pas dans le camion, Fortune fait la tête et n’aura pas envie de se livrer lorsqu’il faudra entrer en piste. Bibiche, c’est la mascotte, présente à chacune des sorties victorieuses de la championne. Et des victoires, elle en a remporté un certain nombre cette année et non des moindres puisque ce ne sont pas moins de 4 tiercés que la belle jument a gagné depuis le 1er janvier dernier. Plus, évidemment, bien d’autres courses.

12 h: Le plus bel hippodrome de France est enfin en vue. Le voyage a duré deux heures et demi pendant lesquelles, Fortune du Fossé n’a pas arrêté de se bercer d’une patte sur l’autre. A tel point qu’un non initié pourrait avoir peur de voir le camion chavirer dans un virage.

12 h 30: Emmanuel Guitton installe sa jument dans le box réservé à l’avance. Pas très bien placé, trop près de la route qui longe les installations de Vincennes. «Elle ne va pas pouvoir se reposer comme il faut. Elle a besoin d’être tranquille avant une course, si quelque chose l’énerve, c’est fichu.» La tension monte. Imperceptiblement car l’enjeu est de taille. Fortune du Fossé s’est déjà imposée dans un tiercé le 9 décembre dernier, puis mercredi 20, c’est Intox du Fossé, une autre jument de l’entraînement Guitton qui en remportait un. Si la belle jument devait encore s’imposer dans l’après-midi, l’entraîneur signerait sans aucun doute un véritable exploit car jamais ou presque un seul et même entraînement s’est adjugé trois tiercés en si peu de temps.

13 h 30: L’hippodrome s’anime de plus en plus. Aujourd’hui, 126 chevaux vont participer aux 9 courses du programme. Avant que ne débutent les opérations de la première course, Fortune du Fossé va s’offrir un petit échauffement en douceur. «Elle a besoin de deux petits hits à des moments précis et à intervalle régulier» explique Emmanuel Guitton. «Le premier deux heures et demi avant la course mais tranquillement. Je lui fais faire un tour de piste complet. Le deuxième par contre intervient une heure et demi avant le départ, plus court mais surtout bien plus tonique. Elle a besoin de réveiller tous ses muscles pour être parfaite au moment du départ.» Et elle le sera !

 Avec une classe d’avance

15 h 47: Le grand moment est arrivé. Emmanuel Guitton finit de préparer la jument pendant que ses propriétaires défilent devant le box pour venir prendre la température. Une dernière gâterie, en l’occurrence une bonne dose de miel sur la langue (c’est sa gourmandise) et l’entraîneur laisse la place à Pierre Vercruysse, le crack-jockey à qui la jument est toujours confiée pour les courses. Comme prévu, Fortune du Fossé est la favorite des turfistes. Pourtant, sa tâche s’annonce rude, elle doit rendre 25 mètres à ses adversaires les plus sérieux et, surtout, a couru voici seulement 15 jours. Pendant que la jument et son driver se rendent au départ, Emmanuel Guitton vient se poster dans la tribune des entraîneurs et des propriétaires, au point le plus haut de manière à suivre le déroulement de l’épreuve. Ses yeux ne quittent pas l’écran géant installé juste derrière la piste, car Fortune est épiée et suivie par les caméras internes de l’hippodrome. L’entraîneur est tendu comme un arc, il fait les 100 pas, s’inquiète du moindre détail, la pression monte, elle atteint son paroxysme lorsque le départ est donné.

C’est enfin parti, Fortune, contrairement à ses habitudes, prend un départ tranquille, son driver attend sagement avant de la solliciter davantage. Au premier passage devant la tribune, elle a déjà refait une partie de son retard et irrésistiblement, remonte vers la tête de la course pour s’y installer aisément à 1000 mètres de l’arrivée. Aucun autre cheval n’est capable de répondre à ce coup d’accélérateur qui fait la force de la belle jument. Le driver la ralentit un peu, la fait souffler, il contrôle admirablement l’épreuve. Derrière, la bagarre est lancée, plusieurs concurrents tentent des rapprochés par l’extérieur.

Fortune les laisse revenir, les laisse y croire mais à l’entrée de la dernière ligne droite, elle remet un coup de cinquième et s’envole vers le poteau. Avec 5 ou 6 longueurs d’avance. C’est gagné. Dans la tribune, l’entraîneur fond en larmes, comme un gamin. Fier, il se cache les yeux alors que les photographes lui courent après. Trop de tension, trop de pression. Mais très vite, il faut reprendre le contrôle de soi, conduire la jument vers les «balances» pour une parade devant une meute de photographes. Séquence embrassade pour les propriétaires. L’entraîneur, lui, fait corps avec sa protégée, il ne la quitte pas d’une semelle.

16h30: retour au box puis passage chez le vétérinaire pour les contrôles d’après course. Dans la foulée, la championne a droit à une douche bien chaude.

16 h 40 : Enfin le calme. Dans son box, Fortune du Fossé a droit à sa récompense : deux kilos de carottes dont elle se délecte. Elle a fait son boulot.

20 h : La jument retrouve son box de Normandie et se roule de plaisir dans de la paille toute fraîche que les garçons d’écurie ont préparé dans la journée. La lumière s’éteint, la journée est terminée en attendant les prochaines courses.

Reportage
Philippe RIFFLET.


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