Journal du 19 décembre 2000

Coupe de France de football : Dieppe - le Havre 3-1
Le jour de gloire

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Depuis la saison 1966/1967, le FCD n'avait plus accédé au 1/32e de finale
de la coupe de France. C'est donc une page de l'histoire du club
que cette équipe s'apprête à écrire.

Dieppe bat Le Havre 3-1 ; mi-temps 1-0
Rencontre disputée au stade Maurice-Thoumyre de Dieppe.
4 096 spectateurs payants.
Pelouse en excellent état, pluie fine.
Arbitre M. Donin assisté de MM. Merlot et Souillard.
Buts : Giguel (17’ sur penalty) Tannai (49’) Demouchy (85’) pour Dieppe ; Kerkar (80’) pour Le Havre. 

Les équipes :
Dieppe : Boudet, Trenchand, Duthuit, Bargone, Moreira (cap), Biville, Parmentier puis Blaizel 86’, Bechkoura puis Baticle 74’, Mortoire, Giguel, Tannai puis Demouchy 68’.
Avertissements : Biville (47’), Tannai (59’).

Le Havre : Vencel, Chimboda, Cierckrelski, Mamouni, Hénin, Beuzelin puis Lesage 59’, Corréa puis Custovic 70’, De Neef (cap), Deniaud, Kerkar, Revelles. Expulsion : Hénin (90’, deux avertissements consécutifs).

"Individuellement, tous les joueurs sont plus forts que les Dieppois mais le football est ainsi fait que d’autres critères entrent en ligne de compte pour remporter un match qui plus est dans un contexte aussi spécifique que la Coupe de France…” Yann Soloy, le plus dieppois des havrais qui, blessé, ne jouait pas, portait un jugement sévère sur la prestation de ses coéquipiers : “Pour gagner il faut se donner à fond, être attentif, et percuter devant… Or à l’arrivée, nous avons failli dans les trois domaines. Face à une équipe de Dieppe survoltée, c’en était trop… Bonne chance aux Dieppois pour la suite.”

Avant le match, Lionel Carpentier qui fit une belle carrière au Havre avant d’entraîner Dieppe puis maintenant Saint-Nicolas était partagé : “C’est du 50/50 ; en coupe, c’est toujours pareil, si l’équipe présumée la plus forte n’impose pas sa loi d’entrée, elle risque de souffrir par la suite.” Bien vu, le déroulement de la partie allait lui donner raison.

Dans les tribunes, Georges Dutot, vice-président du FCD avouait avoir été agacé par le comportement des Havrais : “Visiblement, ils ne sont pas heureux de jouer à Thoumyre ; dans la semaine, ils ont tout fait pour nous déstabiliser en prétextant que notre terrain n’était pas aux normes, c’est un signe qui ne trompe pas, ils ne sont nullement sereins. A l’image de leurs supporters qui les ont boudés puisqu’ils nous ont retourné des carnets entiers de billets, là aussi, ce n’est pas normal car nous avons refusé de nombeuses sollicitations. Tous ces petits détails nous donnent une motivation supplémentaire.”

Mortoire donne le ton

Et d’entrée, le ton est donné : sous l’impulsion de Mortoire dans un rôle nouveau pour lui aux avant-postes, Dieppe presse la défense havraise qui concède un premier quart-d’heure. On joue depuis moins d’une minute, on ne peut rêver meilleure entrée en matière. Le corner est renvoyé par la défense mais peu de temps après, Giguel enfonce le clou, tandis qu’à l’image de Bargone qui se permet un superbe contrôle orienté, la défense locale se montre sereine malgré une mauvaise relance de Duthuit (16’). Sur le contre, Mortoire excentré dans la surface contrôle puis emmène bien son ballon ; Chimbonda commet une faute, certes bénigne mais l’arbitre siffle logiquement un penalty : le face à face Giguel-Vencel tourne à l’avantage du tireur qui avec beaucoup d’application place le ballon sur le côté gauche. Ce n’est qu’à partir de la demi-heure de jeu que le Havre va enfin faire tourner mieux le ballon. Mais il en faut plus pour donner le tournis à Trenchant qui se jette sur tous les ballons avec un bel appétit. “J’adore ce genre de match, dira-t-il plus tard. L’adversaire est présumé plus fort, à lui de le démontrer.”

Le chronomètre tourne en faveur des Dieppois. La demi-heure de jeu est passée quand Deniaud-Revelles sonne la charge, le tir passe à côté. Puis Boudet rassure ses coéquipiers en allant chercher une balle chaude dans les airs. Deux minutes de rab annonce le speaker officiel, le kop se déchaîne, Le Havre n’arrive pas à sortir la tête de l’eau.

Au retour des vestiaires, Mortoire - toujours lui - place une accélération foudroyante, Cierckrelski doit employer la manière forte, le coup franc tiré par Mortoire oblige Vencel à s’envoler. Après une chaude alerte sur le but de Boudet suite à un essai de Revelles, le contre lancé par Mortoire aboutit au deuxième but signé Tannai. 2-0, le stade explose. Il ne faut toutefois pas s’enflammer, les professionnels vont bien finir par réagir. C’est ce qu’ils font après l’heure de jeu, mais Boudet, vigilant, se régale. Corréa et Kerkar appuient leurs actions, rien à faire, la défense locale se montre intraitable. Pourtant, Boudet, si serein, sort un peu à l’aventure, Revelles et Kerkar en profitent pour ramener le score à de plus justes proportions.
Il reste une bonne dizaine de minutes à jouer. C’est long, très long pour les hommes d’André Auzoux. Le HAC se jette (enfin) à l’abordage et dégarnit singulièrement ses bases arrières. Grave erreur, Baticle s’infitre et glisse habilement à Demouchy qui transperce les filets havrais. Du délire. Il reste une poignée de minutes à jouer. Et malgré un ultime essai de Lesage, on en restera là, les Havrais regagneront les vestaires tête basse tandis que leurs vainqueurs entameront un tour d’honneur, prélude à une longue nuit de bonheur.

L’équipe dieppoise a fait preuve d’un bel esprit de corps. Mis sur les bons rails par un penalty de Giguel, elle a parfaitement su gérer cette avance et son match. Et a décroché le plus normalement du monde son billet pour les 1/32e de finale de l’épreuve reine du football français pour les clubs amateurs. Et bien sûr, désormais, du côté de l’Avenue Vauban, on se met à rêver à d’autres exploits et pourquoi pas imiter Calais, finaliste l’an passé...

BRUITS DE COULOIR

* A l’issue de la rencontre, chacun était on ne peut plus heureux dans le camp dieppois. Dans le couloir du vestiaire, après que les Havrais étaient partis, André Auzoux, le coach dieppois glissait même un humoristique “après un match comme celui-là, tu signes au HAC l’an prochain” à Jonathan Mortoire, auteur d’un excellent match.

* Qualifié pour les 1/32e finale de la coupe de France, le FC Dieppe n’avait plus atteint ce stade de la compétition depuis la saison 1966-1967. A l’époque, les Dieppois avaient été éliminés par Lens (0-1) à Rouen. La génération 2000-2001 entre dans l’histoire avec cette qualification. C’est l’assurance pour le club de percevoir les fameux 300 000 F promis à tous les 1/32e de finalistes.

* Le prochain tour aura lieu le week-end des 20 et 21 janvier et il marquera l’entrée en lice des clubs de Division 1. “Si nous tombons sur Lens, Paris SG ou Lille, nous les défierons chez eux, souligne Marc Véron. Si nous organisions un tel match ici, ce serait l’émeute. En revanche, nous jouerons à Thoumyre si nous tombons sur une équipe de D2.” Le coach dieppois André Auzoux souhaite quant à lui “tomber sur un petit calibre pour passer un tour supplémentaire. Jusqu’alors, nous n’avons pas vraiment eu de chance puisque nous avons joué Quevilly, Fécamp et Le Havre.”

* Le tirage au sort des 1/32e finale sera décentralisé puisqu’il aura lieu en Alsace, mercredi au musée national de l’automobile à Mulhouse en présence de Claude Simonet (président de la Fédération Française de Football). C’est la nageuse Béatrice Hess (médaillée d’or aux jeux paralynpiques de Sydney) et le footballeur Marc Keller (actuellement à West-Ham) qui procèderont au tirage au sort

* Après plusieurs semaines difficiles en championnat, André Auzoux a trouvé de “nombreux motifs de satisfaction dans ce match. Nous avons répondu comme il fallait à Jean-Pierre Louvel. Ce soir, un club amateur a réussi à se mettre au niveau des professionnels. C’est une belle revanche pour mes joueurs, qui plus est contre Le Havre, l’ennemi historique du FC Rouen. Nous avons retrouvé nos vertus du début de saison, la rigueur, la solidarité et le bloc défensif. Le club a tout l’avenir devant lui et ce groupe vient d’écrire l’une des plus belles pages de l’histoire du FCD”.

* Le coach havrais Joël Beaujouan était amer après ce nouveau revers du Havre AC : “Le score me semble lourd mais il faut reconnaître que Dieppe a disputé le match qu’il fallait. Ils ont eu la chance d’ouvrir la marque assez rapidement et nous n’avons pas réussi à égaliser. Dès lors, il a fallu se découvrir avec les conséquences que l’on sait. Je pensais que ce match serait difficile mais de là à envisager une élimination...”

* Une demi-heure après la rencontre, Joël Beaujouan s’est retiré derrière la tribune de Maurice-Thoumyre avec le président Jean-Pierre Louvel. Ce dernier lui a certainement signifié que ses heures étaient comptées. Commentaires du coach havrais : “Je vais avoir une explication avec le président Louvel dans les 48 heures qui viennent. J’ai toujours envie de diriger ce groupe. Mais mon message passe-t-il toujours auprès des joueurs ?”

* Le Havre AC n’était pas au mieux avant cette rencontre. Pour preuve, les propos tenus par le président havrais Jean-Pierre Louvel qui a gentiment “allumé” le FCD au micro de notre confrère Manuel Quesnel quant à ses capacités d’organiser un tel match sans qu’il y ait de débordements. D’où cette réflexion du vice-président Fabrice Boulais : “Ils se prennent pour des stars et nous considèrent comme des paysans”. Marc Véron ne s’est évidemment pas laissé faire, répondant, toujours par presse interposée, que les Havrais seraient certainement mieux à leur aise en jouant des clubs comme la Juventus de Turin ou le Real Madrid. Bref, c’était tendu entre les deux présidents qui étaient séparés par Christian Cuvilliez dans la tribune d’honneur.

* Lorsqu’il a appris que Le HAC prenait son club de haut, Marc Véron s’est rendu sur le terrain d’entraînement vendredi soir pour exposer les faits aux joueurs. A son retour, le président dieppois notait : “Les garçons étaient déjà très motivés. Maintenant, ils sont tous remontés comme des pendules”. Samedi soir, sitôt la rencontre, les joueurs dieppois scandaient un “Merci Louvel” qui en disait long sur leur soif de revanche.

* L’ancien Fécampois Frédéric Bargone était aux anges après la qualification : “Même si j’ai eu la chance de jouer des grands matches de coupe de France [il a déjà affronté le Paris SG], c’est la première fois que je suis dans une équipe qui réalise un exploit de cette envergure. Nous avions plus envie qu’eux et c’est ce qui a fait la différence. Le fait de mener au score nous a permis de jouer en contre. Il va nous falloir un peu de temps pour réaliser...”

* Des galères en Division d’Honneur à la montée en CFA, Vivian Blaizel a tout connu au FC Dieppe puisqu’il y dispute sa seizième saison. Allongé sur la table de massage du vestiaire dieppois, il était tout sourire : “Ce match est venu d’un autre monde. Nous avons bougé les pros et je viens de vivre le plus beau moment de ma carrière. C’est la preuve qu’il faut toujours s’accrocher, y compris lorsqu’un club traverse des périodes très difficiles. Tout va très vite en football : la semaine dernière, nous étions battus par la classe biberon du HAC. Et là, nous dominons les pros. Un gros merci à notre public qui nous a bien soutenus en deuxième mi-temps.”

* L’attaquant dieppois Sébastien Tannai a vécu depuis de nombreux mois avec l’échec de Wasquehal où il avait frappé sur la barre transversale : “Maintenant, avec cette qualification, ce match de Wasquehal est oublié. Sur mon but, j’enchaîne bien, je me présente devant Vencel et il tarde à partir. Je pique légèrement mon ballon et je marque dans le peu de place que j’avais.”

* Autre buteur dieppois de la soirée, Sébastien Demouchy est revenu sur son but du KO : “Mickaël [Baticle] fixe bien De Neef, je me décale au deuxième poteau et je tacle le ballon au fond des filets. Je suis venu à Dieppe pour ressentir des choses comme celle-là. C’est plus magique encore qu’à Angoulème où nous avions éliminé Troyes [alors leader de D2] en 1/8e finale de coupe de France. Ici, je suis chez moi et j’ai joué devant tous ceux que j’aime. Finalement, je ne suis peut-être pas un raté du football...”

* Le grand absent de ce match était Caveglia. Le Havrais a profité de la coupe puis de la trêve pour se faire opérer des sinus.

Des gradins à la pelouse

Dieppe est au ciel...
ce que les Marine sont au HAC

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On m’avait dit : “Tu vas voir ce que c’est qu’un vrai kop. Tu vas voir, eux, quand ils sont cinq cents, ils sont cinq cents à chanter...” Avant que ce supporter dieppois ne se retourne vers les siens : “Eux en face, ce ne sont pas des rigolos, faudra chanter, les gars, faudra gueuler !” Au contraire du Cid, les supporters havrais partirent à 500 pour n’arriver qu’à... 37 ! Suite à la déception du match de Martigues, le Kop des Ciel et Marine a boycoté les 500 réservations et n’est finalement venu voir perdre son équipe à Thoumyre qu’à une petite quarantaine sur un air de : “Pis que vous jouez mal, pis qu’on ira pu vous voir perdre !”

Cette punition fut donc trop sévère pour les joueurs de Beaujouan. La D2 peine à rentrer dans le match. Le CFA attend. Le Kop havrais discute en attendant de s’enflammer pour une victoire qu’il sait certaine. Le Kop dieppois pousse son équipe jusque dans le but adverse. Sébastien Tannai est fauché. Il reste à terre. On amène une civière qui sera fort heureusement inutile. Les Havrais donnent enfin de la voix : “Laissez passer l’enterrement du FCD”, entonnent-ils jusqu’à ce que Sébastien Tannai se relève. Sur la pelouse, les Dieppois prennent un peu plus d’assurance à chaque minute. Giguel inscrit le 1er but. Certains supporters du HAC croient encore en une possible victoire des Ciel et Marine : “Allez les gars, on y croit maintenant.” Mais c’est trop tard... Le Havre n’a plus la foi. A mesure qu’il perd confiance, Dieppe grandit. Les 5 000 spectateurs sont au ciel et la clameur du Kop marine gagne tout le stade.

Même les ramasseurs de balles, les moins de 15 ans du FCD, semblent agacer les Havrais. Déjà auteur d’une faute inutile sur Mortoire, puisque l’avant-centre Dieppois était dos au but, Chimbonda se croit au rugby et rentre dans le jeune qui lui ramassait le ballon sur la touche. Seuls quelques supporters l’ont vu faire... Car en définitive, les Havrais n’ont rien vu, si ce n’est une équipe de Dieppe jouer au ballon à côté d’eux ! Sébastien Tannai double la mise sur un formidable deux contre un superbement amené par Jonathan Mortoire. Tout le monde est debout, y compris dans la tribune officielle. Même les supporters havrais semblent masquer la couleur ciel de leur maillot. Tout le monde applaudit sauf un : le malheureux président Jean-Pierre Louvel coincé entre son homologue dieppois Marc Véron et le maire Christian Cuvilliez. Sébastien Boudet lève les bras et pousse le public. Sébastien Trenchand danse sur le terrain avant même le coup de sifflet final. C’est l’euphorie. Les Dieppois sont au ciel. Les Havrais haïssent les Marine. La victoire est logique, Le Havre n’a donné de leçon à personne, ni aux joueurs, ni aux supporters. Les Dieppois savent gueuler. Les Dieppois savent chanter !

REPORTAGE Régis Mainnemarre
Christophe QUESNE
& Alexis Thomassin


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