Journal du 28 novembre 2000

Association "En Parler"
L'horreur au bout du fil

Créée voici quatre ans par le Dr Huguette Bonvoisin, l’association reçoit une quarantaine d’appels au secours tous les ans. La maltraitance, les abus sexuels ne sont plus sujets tabous. Il faut en parler, les dénoncer, et faire en sorte que les auteurs de ces actes ignobles soient punis. Pour aider les petites victimes à se reconstruire une nouvelle vie. Malgré tout !

C’est la terrible histoire d’un enfant, victime de la mésentente de ses parents. Le bébé est mort, la maman vient d’être condamnée par la Cour d’Assises des Hauts de Seine. Cette histoire, sordide, a fait la Une de l’actualité nationale tout au long de la semaine dernière. Lubin, c’est le prénom de l’enfant, est un cas parmi bien d’autres. Des cas qui fort heureusement ne trouvent pas toujours de conclusion aussi dramatique.

Quarante appels au secours par an

Pour autant, la maltraitance des enfants, les abus sexuels, la violence dont ils font les frais sont autant de traumatismes, souvent indélébiles. Parce que la région n’échappe pas au phénomène, parce que la misère et la détresse sociale, l’alcoolisme, la folie, existent aussi chez nous, le Docteur Huguette Bonvoisin qui fit une carrière de pédiatre au service de la protection maternelle infantile du conseil général a créé voici quatre ans, en compagnie d’autres professionnels de la santé ou de la justice, une association destinée à venir en aide aux enfants victimes. Ses objectifs : sensibiliser les enfants, les parents, les enseignants en apportant une source d’information, mais également recueillir des témoignages par le biais d’une ligne téléphonique ouverte 24 h sur 24.

En Parler c’est le nom de l’association qui réunit cinq volontaires pour écouter la détresse qui surgit parfois du téléphone. «Nous recevons en moyenne une quarantaine d’appels au secours par an...» souligne le Dr Bonvoisin comme pour prouver l’ampleur du problème. «Notre rôle est alors d’écouter pour ensuite pousser les gens à cheminer dans leur réflexion qui doit les amener à déposer plainte. L’association joue un rôle de conseil dans le cadre des procédures qui se mettent en route. Nous avons d’ailleurs la chance de pouvoir compter sur l’appui d’avocats et de la magistrature.»

Quand un cas particulièrement difficile est décelé, l’écoutant qui a reçu l’appel et recueilli le témoignage, réunit une «cellule de crise» composée de deux psychologues et d’un avocat, pour envisager les suites à donner. «L’objectif est d’amener les gens à faire les démarches eux-mêmes, malgré le sentiment de peur qui les habite. C’est souvent un travail de longue haleine, mais les enjeux sont colossaux. Combien d’appels recevons-nous de jeunes filles devenues adultes qui tentent de se libérer de leur passé. Des années après avoir subi les attouchements de leurs papas, de leurs grands-pères, la plaie reste béante. Nous réfléchissons d’ailleurs à la mise en place d’un groupe de parole qui permettrait à ces victimes de se rencontrer pour faire un travail psychologique en profondeur», explique la présidente.

Formés par des psy

Une association comme En Parler doit évidemment se soumettre à quelques règles essentielles, la première étant de ne jamais se précipiter. «Il ne faut surtout pas écouter sa première réaction mais tenter d’aller plus loin dans la discussion pour rechercher, toujours, l’intérêt de l’enfant. Nous devons parvenir à déterminer la frontière entre la gifle réflexe qui peut être donnée, et la volonté de faire du mal à son enfant.» Pour ce faire, chaque membre de l’association en contact avec des victimes, reçoit une formation spécifique dispensée par des psychologues. «C’est essentiel pour la compréhension et la maîtrise du problème qui se pose. C’est aussi, pour nous, un indispensable soutien quand on est confronté à l’horreur.»

Et l’horreur peut surgir à tout moment, y compris à Dieppe. Comment un père peut-il violer son bébé de huit mois pendant sa nuit de noces ? Comment la mère du petit garçon peut-elle se rendre complice en tenant le nourrisson ? L’histoire paraît tout droit sortie de l’imaginaire et pourtant elle a bien eu lieu. Ici, chez nous !

En écoutant les informations, en lisant le journal, on pourrait avoir l’impression que ces affaires se multiplient, ce qui n’est pas forcément le cas. «Aujourd’hui, on en parle, c’est tout, alors qu’auparavant le sujet était tabou.»

Ce qui change en revanche, c’est l’apparition des problèmes liés aux divorces. Quand un couple se déchire, l’enfant peut devenir un argument, une monnaie d’échange. «C’est le papa qui téléphone pour dire que sa femme bat les enfants, c’est la maman qui appelle pour dire que sa fille est rentrée d’un séjour chez son père en se plaignant d’avoir été caressée. Parfois c’est vrai mais parfois, tout n’est que pure invention. Il serait facile de tomber dans le piège si nous n’avions adopté une ligne de conduite simple, en l’occurrence de renvoyer les gens vers la justice puisque de toute façon, dans le cas d’un divorce, une procédure existe déjà.»

Les appels anonymes sont également de plus en plus nombreux, émanant de gens qui soupçonnent leurs voisins ou des connaissances de maltraiter leurs enfants. L’association agite alors un réseau d’amitiés pour remonter à la source de l’information afin de la vérifier.

Prévention

En Parler ne se borne pas à intervenir quand les situations de maltraitance existent de manière avérée, elle joue également un rôle prépondérant en matière de prévention. L’association intervient notamment dans les collèges et bientôt dans les écoles primaires et maternelles pour évoquer le sujet avec les enfants. A chaque fois, l’exposé est organisé en fonction de la tranche d’âge des enfants concernés. Là encore l’équipe d’intervenants est composée de professionnels de la santé, de psychologues et souvent d’un représentant de la Justice. Il ne s’agit pas de heurter la conscience des enfants mais de leur donner quelques clés pour une meilleure compréhension des situations qu’ils peuvent vivre.

Quel que soit le domaine où elle intervient, l’association En Parler n’a qu’un seul objectif : la prévention des enfants.

Philippe RIFFLET

Tél. de l'association : 02 35 84 15 15

Témoignage

«J’ai 44 ans et par ce courrier je voudrais apporter mon témoignage, qui, peut-être, pourra aider quelqu’un. Comme vous le dites, les blessures de l’enfance sont irréparables. A 7 ans, mon corps a été meurtri par un individu qui pendant deux ans environ a fait sur moi des attouchements sexuels, je ne peux pas m’expliquer plus car les mots n’arrivent pas à sortir. Je me sens sale encore malgré l’aide d’une amie, d’un médecin et d’un psy. Je n’ai jamais pu avoir de vie normale par la suite. L’amour, je ne l’ai jamais connu, je vis seule avec mon chien et moin chat. La vie n’a finalement pas beaucoup de sens pour moi. Souvent je voudrais partir pour ne plus revenir, mais peut-être que je manque d’un peu de courage. Je voudrais vous aider mais en aurai-je le courage ? Grâce à l’action d’associations comme En Parler, peut-être qu’un jour, il n’y aura plus de saloperies qui casseront des enfants pour le restant de leur vie. Car un enfant, c’est tellement pur».


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