Journal du 12 Janvier 1999

Le Pollet :
Marthe et Jeanne n'ont pas oublié la vie dans les gobes

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Photo Georges Marchand, collection Claude Féron

France 3 consacre son "Mag du dimanche" cette semaine au Pollet. Un reportage de 13 minutes diffusé à partir de 18 h 20 dimanche 14 février. L’occasion de (re)découvrir ce quartier dieppois avec André Roche qui en contera les origines, avec les frères Castel, patrons de pêche. Emmanuel Marchand évoquera le temps de la grande pêche. Les Polletais seront présents, on chantera "Marie Bézette" et "La P’tite Polletaise".

"La P’tite Polletaise": Marthe Valun fredonne encore cet air : elle a vécu quelques années dans les gobes au pied de la falaise. Et elle en parlera tout comme Jeannette Botte qui, elle, y est née.

Dans son petit logement de la rue Cité de Limes, Marthe se remet progressivement d’une opération à la jambe. Le radiateur amené par sa fille diffuse une chaleur appréciée de la vieille dame, maintenant âgée de 77 ans: "Ca change effectivement des gobes". Sa jeunesse. Une autre époque. Une autre vie...

"Je suis née rue du Boeuf mais la famille était nombreuse: on était huit. Et mes parents ne pouvaient pas payer le loyer", se souvient la cousine de Charles Pieters. "Alors le propriétaire nous a mis dehors".

Alors, le refuge naturel ce sont les gobes, ces trous dans la falaise de l’autre côté du chenal. Ils ne seront pas les premiers -ni les derniers - à s’y installer en ces années d’avant-guerre. "On était bien une centaine", croit-elle. "Chaque trou avait sa porte". Le dernier-né y a vu le jour.

La vie s’organise comme elle peut. "Mes frères allaient à l’école, mais moi, comme j’étais l’aînée, je restais à la maison pour m’occuper de la famille". Et on imagine les corvées: l’eau à aller chercher à la fontaine sur le quai, le seau d’eau chaude échangé avec une laveuse pour le linge à nettoyer, le bois à récupérer..: "On avait seulement trois lits et une cuisinière pour faire le feu. On chauffait beaucoup, on ne pensait ni au froid ni à l’humidité. Et pour l’éclairage c’était la lampe à pétrole ou la bougie, ou un gobelet rempli d’huile avec une mèche."

Et pour mettre un peu de beurre dans les épinards, les moules et les vignots récoltés notamment à Berneval et vendus dans les cases de marée mais aussi au café de Cayeux. "Parfois une dame dont le mari travaillait sur la drague nous offrait un bouillon de pot au feu. On mettait un peu de vermicelle et ça assurait un bon repas". Car les rentrées d’argent n’étaient pas suffisantes : "Ma mère touchait 14 francs de paie, ça permettait d’acheter du pain. Et, naturellement, de temps à autre, on nous donnait un poisson. On en a mangé plus que de la viande, surtout qu’il ne fallait pas attendre: il n’y avait pas de congélateur à l’époque".

Il y avait aussi de bons moments. Ainsi, pour jouer, les copains ne manquaient pas...

"La p’tite Polletaise"

Marthe en a eu assez de cette vie de misère. "Heureusement, quand j’ai eu quinze ans, une copine a proposé de m’héberger." Pour elle, la période des gobes était finie. Pour ses parents elle se prolongea jusqu’à l’exode qui les vit s’exiler du côté de Brachy. Et la jeune fille se maria en octobre 1941 avec un rescapé de Dunkerque qui fut ensuite marin-pêcheur sur un doris puis sur un chalutier: "Mon mari gagnait bien sa vie au poisson".

Son mari est décédé il y a treize ans. Marthe, donc, demeure maintenant rue cité de Limes. Et, avec une copine, une ancienne des gobes également, elles vont l’été sur la falaise près du sémaphore pour profiter du soleil et regarder le port. Et, de temps à autre, elles descendent au pied de la falaise. Près des gobes, maintenant fermées. "Et on se dit: toi tu habitais là, moi j’habitais là". Et c’est tout.

Sauf quand quelqu’un reprend "La P’tite Polletaise". Sa chanson préférée: "Je la chantais encore avec mes enfants". Et là, les souvenirs ressurgissent. Les bons comme les moins bons...

On dormait sur des matelas

Jeannette, elle, est née dans les gobes: "Le 19 février 1938". Une famille extrêmement nombreuse: "On était dix neuf. On dormait sur des matelas". Evidemment, ses souvenirs sont plus diffus car elle n’y est pas restée très longtemps. Elle se rappelle le baraquement où on s’entassait, l’eau puisée dans le bassin, les bougies pour s’éclairer, et ce bateau-hôpital amarré à proximité. Un souvenir également pour Marthe... "Mon père et ma mère étaient dockers sous la halle", raconte-t-elle. Toujours le monde de la mer et de la pêche.

La famille a émigré à Beauvais avant de revenir à Dieppe et de gagner la cité de transit. Jeannette est devenue Madame Botte en 1958. Et elle habite maintenant rue Beauregard, au Bout du Quai.

"Les gobes, je les vois presque de chez moi. Et quand on va en promenade avec la Soupe des Bénévoles vers la chapelle de Bonsecours" .

Elle n’a pas oublié les Pegart, les Dumouchel, et "Tassout qui faisait le croque-mort et mettait les corps dans un trou". Une autre époque pour elle aussi...

D. L.


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