Journal du 10 mars 1998
Championnat d’Europe des poids mouches
Philippe Desavoye battu par K.O. : la roue a tourné

Le rêve s’est envolé sur le coup de minuit entre samedi et dimanche à la maison des sports pour Philippe Desavoye qui a dû plier sous le poids des coups de David Guérault.
Point final (sans doute) à une carrière qui laisse néanmoins un palmarès largement positif.

La reconversion se met en route.

Image poignante d’un homme les deux genoux à terre au centre du ring appuyé sur ses deux poings enfermés dans les gants, la tête baissée qui va de droite à gauche et de gauche à droite et encore de droite à gauche en signe total d’impuissance, le nez saignant, tandis que debout à côté l’arbitre égrène sur ses doigts les secondes qui s’écoulent. Jusqu’à dix. La tête du boxeur signifie qu’il est bien inutile de compter. Qu’il n’aura pas la force de se relever. Pour la première fois de sa carrière. Cela durera plusieurs dizaines de secondes. Presque une éternité dans une maison des sports surprise et médusée et pour sa compagne Florence qui voyait pour la première fois Philippe sur un ring. Philippe Desavoye, le chouchou de la soirée est tombé. Devant plus fort que lui. Avec les honneurs dus à son rang de combattant, de fonceur.

Lentement, entouré de Gaétan Micaleff, Claude Costa, le médecin, l’arbitre, une partie de l’entourage de David Guérault, Philippe Desavoye reprend souffle et esprits. Image de soumission au vainqueur qui n’en verra rien, accaparé par la télévision pour donner ses impressions à chaud. Ensuite, ce sera le vaincu avant que, pure forme, l’arbitre ne lève le bras de David Guérault, le Goliath de l’Europe à qui le public a rendu hommage. Et Guérault à son adversaire en l’associant à l’exhibition de la ceinture européenne qui lui colle à la peau. Là, en une fraction de seconde, Philippe Desavoye réalisait la clarté de la situation: il ne serait jamais champion d’Europe. Et il a réussi à réfréner une larme.

Mais il est des défaites plus glorieuses que des victoires et des victoires qui vous classent un homme. David Guérault est entré dans la lignée de grands. Conquérir et défendre deux fois victorieusement un titre européen en neuf mois par KO à 25 ans, c’est costaud et sous des apparences frêles, le Lorrain, c’est de la dynamite dans les gants.

Tout attaque

Et pourtant, Philippe Desavoye, ce n’était pas du gâteau. Il a d’emblée emballé le combat, attaqué, marché vers son adversaire. Ce qu’attendait Guérault et un scénario écrit d’avance en raison de la position des deux boxeurs.

Le challenger devait aller chercher la couronne, le tenant la défendre. A attaquer, si l’on y gagne en panache, on se découvre, on prend des risques et des coups.

Sans alternative, le Dieppois a joué crânement sa chance avec tout son coeur et toute son ardeur, parfois impétueuse. On ne refait pas sa nature surtout avec un tel enjeu. Puissant, bien préparé, en condition optimale Philippe Desavoye joue son va-tout et va sur tous les coups. Il donne et reçoit, les talons un peu trop collés au tapis pour esquiver la précise et impressionnante frappe du gauche de David Guérault. Celui-ci au fil des minutes refait son retard et prend les opérations à son compte à la 5è reprise après avoir laissé passer l’orage.

Notamment au cours de la quatrième reconnaissait-il à la fin du combat mais il avait réussi à ne rien laisser paraître d’une faiblesse passagère. Alerte sans frais, le champion d’Europe impose son style d’autant plus efficacement que Philippe Desavoye continue de boxer en allonge plutôt qu’entrer au corps. A ce jeu, l’allonge est du côté de Guérault et il faut au Normand déployer de gros efforts dans la sixième reprise pour sortir des cordes où il s’est laissé piéger récupérant notamment un crochet gauche au foie que la minute de repos ne permit pas d’estomper totalement.

Le souffle plus court, le challenger est alors une cible idéale pour le tenant. Un nouveau crochet au foie enchaîné d’une droite à la face et cette fois, c’est la chute. Première et dernière de la soirée. Et laconiquement, aux vestiaires le vaincu commente "on n’a plus vingt ans".

C’est la loi du sport, parfois très dure "Philippe s’est préparé comme jamais il ne s’était préparé, très sérieusement contrairement à ce que disent les mauvaises langues, le soir il était en cage, Guérault était le plus fort" constate Gaétan Micaleff. "Philippe a fait le combat qu’il fallait, il y a eu ce coup au foie, ça ne pardonne pas". Peut-être le champion déçu - cependant, les titres nationaux ne s’effaceront jamais des tablettes, ni les participations aux championnats du monde et aux jeux olympiques - livrera-t-il un dernier combat ? Histoire de dire au revoir et comme le funambule tombé qui recommence son exercice pour ne pas rester sur un échec.

Gérard LEBOURG


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