La phrase est coupée au couteau ; courte et efficace comme le fut le
poignard qui trancha la gorge dAnne-Marie. Le ciel de Dieppe est de plomb, comme il
sait si bien lêtre avant lorage. Et pourtant, la ville joue les sereines.
Surtout, ne se fier à rien, ne se confier à quiconque. Dans ce décor théâtral, la
bourgeoisie camoufle de soi-disant secrets, et le «Val-Rudel» se rebiffe de sa trop
pesante image.
Le roman Meurtres à lantique
est dans doute dieppois, comme Yvonne Besson, son auteur, lest devenue, du collège
Braque au lycée Néruda. Mais le policier pourrait avoir dautres lieux,
dautres temps, dautres actions, car la fatale tragédie néchappe pas à
la volonté des dieux. Et Dieppe se livra sans vergogne aux désirs de lauteur,
devenant vite fait, bien fait, un ultième personnage, tantôt fière, tantôt pas, de
cent actes divers.
Deux cadavres au premier chapitre : bons
augures pour lavenir ! Dailleurs, il y en aura un troisième et lon
frôlera le quatrième (ne croyez pas ce que jécris, cest pour ménager le
suspens). Yvonne Besson, si elle ne fait jamais étalage de ses diplômes, nira pas
jusquà cacher ses talents ! Comment le pourrait-elle avec un manuscrit qui, à
peine reçu à Paris, était très vite mis sous presse ! «Jai toujours
voulu écrire ; mais il ma fallu attendre que les enfants soient grands pour penser
à moi et surtout me décider à cette année sabbatique dont je rêvais depuis si
longtemps. Bien sûr, pas question alors décrire pour être publiée, mais
simplement pour me prouver que je pouvais mener un projet à son terme».
Cest presque tout naturellement que
la jeune femme se dirigea vers le roman policier : Jai une grande admiration pour
les Anglaises qui savent si bien en écrire ; à la fois simples mais prenants, où la
psychologie joue son rôle dans une juste mesure».
Polar
anglais... à la française
«Pourquoi la
France na-t-elle pas de romancière de ce style ? Loin de moi lidée
dêtre aussi célèbre. Mais, malgré tout, je me lançai dans un polar style
anglais, mais ...à la française». Et comment mieux démontrer une culture
gréco-latine quajouter au talent anglais, les mythes de notre civilisation,
immuables depuis des siècles, tant ils sont le fondement de notre humanité.
Trois mois dans la tête, quatre mois
devant lordinateur, murée de dictionnaires. «La deuxième raison qui me fait
écrire, cest le goût que jai des mots, de la langue, du jeu verbal ; je suis
passionnée par tout ce que contient une phrase, de force, de beauté, de cruauté ...»
Yvonne Besson, agrégée de lettres et
titulaire dun doctorat de troisième cycle, passionne les élèves même les plus
récalcitrants qui découvrent avec elle, lhistoire magique de la littérature. «Mais
pas celle avec un grand L, jai voulu pour mon écriture, le mot sobre, précis,
classique et accessible à tous». Mais il ne suffit pas de savoir écrire pour
créér un policier, art difficile ô combien : «Oui, on se plante si on manque
de rigueur ; chaque élément est aussi fragile et nécessaire quune carte de
château. Lorsquau départ, vous avez posé lécheveau, je ne vous dit pas la
difficulté dactionner tout ce petit monde et sortir brillamment des fausses pistes
inventées pour le plaisir de tout brouiller».
Heures embarrassées, nuits blanches aux
énigmes insolubles jusquau petit matin... «Mais cest oublié tout
ça, jai pris un tel plaisir à écrire, à savoir pourquoi javais fait de ce
personnage au demeurant bien sous tous rapports, un assassin ? Oh, non, pas de messages,
si ce nest celui que lon prend à se jouer des mots, des héros, des
situations. Ce fut un jeu décrire, que ce soit un jeu de lire ...»
Bref, une épuisante mais formidable
gymnastique de lesprit qui na cependant abattu ni Yvonne Besson, ni Carole
Riou, son inspecteur de police. A tel point quelle lui peaufine déjà une deuxième
énigme, sans mythe, mais toujours avec une touche française.
Seulement, pour que Carole sorte encore
vainqueur dautres exploits, léditeur de la «Table Ronde» exige 2000
exemplaires vendus de Meurtres à lantique.
Dany Dasnias |