Journal du vendredi 11 juin 1999

REGMA : des repreneurs ont déjà pris contact
Mais le personnel, lui, est liquidé

C’est lundi que les 260 salariés de Regma sauront quand s’achèvera leur carrière dans l’usine arquaise. Me Eric Bauland, le liquidateur nommé par le tribunal de commerce de Lyon mercredi soir, rencontrera les délégués le matin sur le site puis l’ensemble du personnel l’après-midi afin de leur expliquer techniquement et juridiquement comment s’exécutera la mesure prise par les magistrats. Les syndicats lui ont envoyé un fax hier midi pour lui demander la conduite à tenir car c’est leur nouveau «patron».

Exit Jacques Sautereau, le PDG, même si, apparemment, il a fait appel du jugement. Exit Me Sapin, administrateur judiciaire. Et le personnel a confirmé hier au cours d’une assemblée générale extraordinaire qu’il ne voulait plus recevoir d’ordre de Jean-Luc Louis, le directeur du site.

Le liquidateur souhaite une prolongation d’activité d’une quinzaine de jours pour Regma. Car, comme c’était prévisible, des repreneurs se manifestent depuis que la liquidation est prononcée. Deux raisons, résumées hier par le directeur du site : Jacques Sautereau et sa famille sont désormais hors course, et une reprise d’activité s’effectuera sans avoir à s’occuper, au moins dans un premier temps, des dettes du groupe qui présentent un passif de l’ordre de 200 millions de francs selon le rapport remis au tribunal mercredi.

«Adieu à la famille Sautereau. On te retrouvera au pénal pour te faire payer la note», clame le texte envoyé par les délégués au personnel à l’issue de la dramatique audience de mercredi. Mais, en attendant, ce sont les salariés qui vont la payer la note. «Je vais être licencié une seconde fois en un mois» s’insurgeait un employé, victime du plan social d’avril comme quarante autres, et réintégré comme les autres au 1er juin. Certainement. Il lui reste à espérer qu’un repreneur reprenne le site et l’activité. Et lui par la même occasion. Mais rien n’est moins sûr.

«Tout plutôt que la liquidation», recommandait Eric Galdeano, le représentant de l’administrateur judiciaire, lors de son entrevue avec le personnel en grève le 10 mai. Car le repreneur reprendra à ses conditions. Et qui il veut...

Autres victimes : les créanciers. Certains fournisseurs avaient d’ailleurs donné ordre de ne plus assurer de livraisons depuis le début de la semaine. Mais seront-ils dédommagés un jour? «Moi, j’en serai de 3 000 000 F «, nous assurait un chef d’entreprise mercredi soir. Il espère pouvoir quand même franchir le cap. Mais tous seront-ils aussi solides? Quant à la chambre de commerce, elle va y perdre des loyers, payés à nouveau depuis le dépôt de bilan du 7 janvier par l’intermédiaire de l’administrateur judiciaire. Mais elle reste naturellement propriétaire du site et des locaux. Et elle aussi souhaite qu’un repreneur se manifeste rapidement.

Mais il faut un repreneur industriel et pas seulement financier, c’est d’ailleurs pour cela que le plan de cession proposé mercredi par Cabot Square et la banque Arjil a capoté, même si ces deux partenaires lâchaient Jacques Sautereau. Mais rien ne les empêche peut-être de participer à une reprise avec un industriel. C’est d’ailleurs certainement la raison de la rencontre de représentants de Cabot Square hier en fin d’après-midi avec les délégués du personnel à Arques. De même une autre société, Cadjil, devrait déposer une offre aujourd’hui.

Regma, dont le nom est toujours porteur semble-t-il dans sa branche, ne paraît donc pas mort. Mais c’est le personnel qui lui, est incontestablement liquidé.

Denis LEPRETTRE

Un passif de 200 000 000 f

On a fait notre boulot. On a accepté des sacrifices. On a tout fait pour sauver l’entreprise, l’usine. On a même laissé 3 ou 4% de notre salaire pour sauver des copains. On y a cru. Et on a été dupé, on a été trahi».

Un cri du coeur. Un hurlement. Compréhensible. «Il faut se défouler, ça fait du bien», explique François Laumonier. Dans la cour, le personnel commente. Interroge. Depuis ce matin. La nouvelle est tombée la veille peu après 17 heures et aussitôt les machines ont été arrêtées. «Mais on les entretient, on les nettoie», assure Philippe Seraffin, autre représentant du personnel. «Pas question de casser l’outil de travail, ce n’est pas le genre de la maison», surenchérit un autre syndicaliste. Et dans la perspective d’une éventuelle reprise on tient à montrer son meilleur visage. Car chez Regma, on a le savoir-faire. Et on a l’esprit maison. D’où ce profond sentiment d’amertume.

Et le personnel en veut à Jacques Sautereau, à sa famille, et à ses représentants locaux. A Jean-Luc Louis venu s’adresser aux salariés en début de réunion, en ce jeudi, dans une salle comble. Le directeur du site aura du mal à terminer ses phrases. Il réussira quand même à affirmer que liquidation ne signifie pas la mort de l’entreprise. Ce qui provoquera des huées.

Il annoncera la venue du liquidateur lundi, «liquidateur qui a déposé une requête de poursuite de l’activité pour quinze jours. Donc l’activité continue. Pour les repreneurs car il y en a en lice et ils jugeront ainsi de la volonté de développer le site. Vous êtes toujours salariés de l’entreprise...» Ce que les délégués confirmeront : «Tant que vous ne recevrez pas un texte vous annonçant votre licenciement, vous restez membre du personnel».

«Et on a écrit à Me Bouland, le liquidateur, en ce sens», précise François Laumonier. «En lui disant qu’on ne veut plus recevoir d’ordres de M. Louis.» La défiance totale. Les syndicats dénoncent son intrusion dans une réunion organisée par eux, mais l’autoriseront à rester. Ce qu’il fera.

Non à un «plan miraculeux»

Mais comment en est-on arrivé à la liquidation? Parce que les créanciers en avaient ras le bol et l’ont exprimé mercredi devant le tribunal de commerce par l’intermédiaire de leur représentant, Me Bauland, appuyé par le représentant du ministère public qui lui aussi réclama la liquidation de Regma.

Et Me Sapin, qui prônait une nouvelle période d’observation de quinze jours à trois semaines histoire d’étudier la seule proposition de cession reçue par son ministère, a dû s’incliner. L’administrateur judiciaire voulait que tout soit réglé pour le 14 juillet : son voeu sera donc exaucé, mais pas comme il l’entendait. «Je ne suis au service de personne», s’enflammait son représentant à Arques le mois dernier tout en estimant que «Jacques Sautereau n’avait pas démérité».

Il était l’administateur judiciaire pour la société Regma depuis le 11 janvier, pour Groupe Regma depuis le 3 mars, pour Unic MT 2 R depuis le 26 mai et pour Photogay Technologies depuis le 4 janvier, quatre sociétés du groupe Unic Technologies contrôlé par la famille Sautereau.

Le gros morceau c’est la société Regma avec près de trois cents salariés sur Arques et Nanterre, Regma qui fabrique du papier diazo, du ruban pour le transfert thermique, et assure le négoce de matériels de reprographie et le négoce de consommables.

Et, dans son rapport, Me Sapin analyse bien la situation:

«Les difficultés de Regma sont liées
- à une chute de l’activité diazo
- à un endettement très important du groupe qui s’est constitué lors du rachat de sociétés
- à une chute considéable d’activité depuis le 1er avril 1998 due notamment à la perte des marchés allemands et à la perte du fonds de commerce de la filiale
-à une sous productivité évidente des outils de production»

Il est vrai que Regma «collectionnait» les loyers et si les entreprises étaient rachetées à des prix sans doute modiques, il fallait ensuite tenir compte de la masse salariale et assurer le fonctionnement des sites.

Et le passif paraît édifiant:

«- 60 millions de francs pour Photogay
- 15 millions pour Unic
- 100 millions pour Regma»

Et les chiffres d’affaires espérés depuis le dépôt de bilan sont en dessous des prévisions : 68 millions de francs pour Regma alors qu’il en était espéré 98 millions. Et la grève d’une semaine le mois dernier, consécutive à l’annonce d’un plan social prévoyant quarante licenciements, ne saurait tout justifier.

Malgré tout, Me Sapin y croyait encore. Plus en Jacques Sautereau, mais en ses partenaires et anciens amis Cabot Square et la banque Arjil qui, mardi, ont présenté un plan de cession prévoyant la reprise au total sur les différents sites de 275 emplois sur 436. Mais Me Bouland, mercredi devant le tribunal a trouvé ce plan plutôt obscur et a noté que la société Cabot était déjà actionnaire (elle a investi 80 millions de francs et n’apprécierait pas que ce soit à fonds perdus) et que son plan de cession n’était donc pas juridiquement recevable. Le ministère public a été surpris par cette offre miraculeuse pratiquement tombée du ciel et n’y a pas cru. En outre, le président du tribunal a bien remarqué l’absence de tout industriel dans ce plan.
D’où le jugement : la liquidation de Regma.

Rendre des comptes

Le sort de Sauterau et de ses associés ne nous fera pas pleurer; ce qui me fait pleurer c’est le sort du personnel». François Laumonier, délégué syndical, résume bien l’esprit des salariés. Qui attendent donc des nouvelles du liquidateur.

Car qu’en est-il du premier plan social? Qu’en est -il des salariés qui devaient partir en FNE? Leur cas devait passer devant la commission compétente le 24 juin. Et maintenant?

«Sautereau, il n’aura pas mis longtemps à bouffer la tôle, commente un syndicaliste. J’espère qu’il devra payer».

C’est l’affaire de la justice. D’ailleurs ses relations avec ses associés ne sont toujours pas très claires. Et le comité d’entreprise l’a déjà traduit devant le tribunal de grande instance de Dieppe: mardi dernier pour entrave au fonctionnement du comité d’entreprise justement.

Malgré l’opposition de Mme Lamy, procureur de la République, le tribunal a renvoyé l’affaire au 12 octobre, Jacques Sautereau se trouvant le même jour à Lyon pour préparer l’audience du lendemain. Dommage car le 12 octobre l’affaire ne portera plus guère à conséquence, aucune des parties ne faisant d’ailleurs alors certainement encore partie de Regma...

Jacques Sautereau a «conquis» Arques en 1995 en obtenant un montage financier original : l’achat des locaux par la CCID plus des fonds publics de l’ordre de 48 millions de francs en échange du développement du site d’Arques avec la création de 107 emplois.

C’était Arques ou le transfert sur un site allemand de l’activité. Ce qui paraît contesté par un cadre: «Arques ne risquait rien, c’est le site allemand qui était condamné, ce qui s’est d’ailleurs passé. C’était une lutte entre Rhone Poulenc et Hoechst... qui sont maintenant alliés. Le personnel allemand d’ailleurs n’y a pas perdu».

Depuis Arques a vainement attendu les 107 emplois promis.

Et les revirements, l’automne dernier, des deux associés qui devaient apporter 120 millions de francs (les 80 premiers millions ont servi à éponger des dettes et les 40 autres n’ont donc jamais été versés) ont marqué le début de la fin pour Jacques Sautereau qui devra rendre des comptes, à la justice peut-être. Mais à coup sûr à tous ceux qui ont perdu ou vont perdre leur emploi.


Archives 1998   Archives 1999  recherche    accueil