| Cest lundi que les 260 salariés de
Regma sauront quand sachèvera leur carrière dans lusine arquaise. Me Eric
Bauland, le liquidateur nommé par le tribunal de commerce de Lyon mercredi soir,
rencontrera les délégués le matin sur le site puis lensemble du personnel
laprès-midi afin de leur expliquer techniquement et juridiquement comment
sexécutera la mesure prise par les magistrats. Les syndicats lui ont envoyé un fax
hier midi pour lui demander la conduite à tenir car cest leur nouveau «patron». Exit
Jacques Sautereau, le PDG, même si, apparemment, il a fait appel du jugement. Exit Me
Sapin, administrateur judiciaire. Et le personnel a confirmé hier au cours dune
assemblée générale extraordinaire quil ne voulait plus recevoir dordre de
Jean-Luc Louis, le directeur du site.
Le liquidateur souhaite une prolongation dactivité dune quinzaine
de jours pour Regma. Car, comme cétait prévisible, des repreneurs se manifestent
depuis que la liquidation est prononcée. Deux raisons, résumées hier par le directeur
du site : Jacques Sautereau et sa famille sont désormais hors course, et une reprise
dactivité seffectuera sans avoir à soccuper, au moins dans un premier
temps, des dettes du groupe qui présentent un passif de lordre de 200 millions de
francs selon le rapport remis au tribunal mercredi.
«Adieu à la famille Sautereau. On te retrouvera au pénal pour te faire
payer la note», clame le texte envoyé par les délégués au personnel à
lissue de la dramatique audience de mercredi. Mais, en attendant, ce sont les
salariés qui vont la payer la note. «Je vais être licencié une seconde fois en un
mois» sinsurgeait un employé, victime du plan social davril comme
quarante autres, et réintégré comme les autres au 1er juin. Certainement. Il lui reste
à espérer quun repreneur reprenne le site et lactivité. Et lui par la même
occasion. Mais rien nest moins sûr.
«Tout plutôt que la liquidation», recommandait Eric Galdeano, le
représentant de ladministrateur judiciaire, lors de son entrevue avec le personnel
en grève le 10 mai. Car le repreneur reprendra à ses conditions. Et qui il veut...
Autres victimes : les créanciers. Certains fournisseurs avaient dailleurs
donné ordre de ne plus assurer de livraisons depuis le début de la semaine. Mais
seront-ils dédommagés un jour? «Moi, jen serai de 3 000 000 F «, nous
assurait un chef dentreprise mercredi soir. Il espère pouvoir quand même franchir
le cap. Mais tous seront-ils aussi solides? Quant à la chambre de commerce, elle va y
perdre des loyers, payés à nouveau depuis le dépôt de bilan du 7 janvier par
lintermédiaire de ladministrateur judiciaire. Mais elle reste naturellement
propriétaire du site et des locaux. Et elle aussi souhaite quun repreneur se
manifeste rapidement.
Mais il faut un repreneur industriel et pas seulement financier, cest
dailleurs pour cela que le plan de cession proposé mercredi par Cabot Square et la
banque Arjil a capoté, même si ces deux partenaires lâchaient Jacques Sautereau. Mais
rien ne les empêche peut-être de participer à une reprise avec un industriel.
Cest dailleurs certainement la raison de la rencontre de représentants de
Cabot Square hier en fin daprès-midi avec les délégués du personnel à Arques.
De même une autre société, Cadjil, devrait déposer une offre aujourdhui.
Regma, dont le nom est toujours porteur semble-t-il dans sa branche, ne paraît
donc pas mort. Mais cest le personnel qui lui, est incontestablement liquidé.
Denis LEPRETTRE
Un passif de 200 000 000 f
On a fait notre boulot. On a accepté des sacrifices. On a tout fait pour
sauver lentreprise, lusine. On a même laissé 3 ou 4% de notre salaire pour
sauver des copains. On y a cru. Et on a été dupé, on a été trahi».
Un cri du coeur. Un hurlement. Compréhensible. «Il faut se défouler, ça
fait du bien», explique François Laumonier. Dans la cour, le personnel commente.
Interroge. Depuis ce matin. La nouvelle est tombée la veille peu après 17 heures et
aussitôt les machines ont été arrêtées. «Mais on les entretient, on les nettoie»,
assure Philippe Seraffin, autre représentant du personnel. «Pas question de casser
loutil de travail, ce nest pas le genre de la maison», surenchérit un
autre syndicaliste. Et dans la perspective dune éventuelle reprise on tient à
montrer son meilleur visage. Car chez Regma, on a le savoir-faire. Et on a lesprit
maison. Doù ce profond sentiment damertume.
Et le personnel en veut à Jacques Sautereau, à sa famille, et à ses
représentants locaux. A Jean-Luc Louis venu sadresser aux salariés en début de
réunion, en ce jeudi, dans une salle comble. Le directeur du site aura du mal à terminer
ses phrases. Il réussira quand même à affirmer que liquidation ne signifie pas la mort
de lentreprise. Ce qui provoquera des huées.
Il annoncera la venue du liquidateur lundi, «liquidateur qui a déposé une
requête de poursuite de lactivité pour quinze jours. Donc lactivité
continue. Pour les repreneurs car il y en a en lice et ils jugeront ainsi de la volonté
de développer le site. Vous êtes toujours salariés de lentreprise...» Ce que
les délégués confirmeront : «Tant que vous ne recevrez pas un texte vous annonçant
votre licenciement, vous restez membre du personnel».
«Et on a écrit à Me Bouland, le liquidateur, en ce sens», précise
François Laumonier. «En lui disant quon ne veut plus recevoir dordres de
M. Louis.» La défiance totale. Les syndicats dénoncent son intrusion dans une
réunion organisée par eux, mais lautoriseront à rester. Ce quil fera.
Non à un «plan miraculeux»
Mais comment en est-on arrivé à la liquidation? Parce que les créanciers en
avaient ras le bol et lont exprimé mercredi devant le tribunal de commerce par
lintermédiaire de leur représentant, Me Bauland, appuyé par le représentant du
ministère public qui lui aussi réclama la liquidation de Regma.
Et Me Sapin, qui prônait une nouvelle période dobservation de quinze
jours à trois semaines histoire détudier la seule proposition de cession reçue
par son ministère, a dû sincliner. Ladministrateur judiciaire voulait que
tout soit réglé pour le 14 juillet : son voeu sera donc exaucé, mais pas comme il
lentendait. «Je ne suis au service de personne», senflammait son
représentant à Arques le mois dernier tout en estimant que «Jacques Sautereau
navait pas démérité».
Il était ladministateur judiciaire pour la société Regma depuis le 11
janvier, pour Groupe Regma depuis le 3 mars, pour Unic MT 2 R depuis le 26 mai et pour
Photogay Technologies depuis le 4 janvier, quatre sociétés du groupe Unic Technologies
contrôlé par la famille Sautereau.
Le gros morceau cest la société Regma avec près de trois cents
salariés sur Arques et Nanterre, Regma qui fabrique du papier diazo, du ruban pour le
transfert thermique, et assure le négoce de matériels de reprographie et le négoce de
consommables.
Et, dans son rapport, Me Sapin analyse bien la situation:
«Les difficultés de Regma sont liées
- à une chute de lactivité diazo
- à un endettement très important du groupe qui sest constitué lors du
rachat de sociétés
- à une chute considéable dactivité depuis le 1er avril 1998 due notamment
à la perte des marchés allemands et à la perte du fonds de commerce de la filiale
-à une sous productivité évidente des outils de production»
Il est vrai que Regma «collectionnait» les loyers et si les entreprises
étaient rachetées à des prix sans doute modiques, il fallait ensuite tenir compte de la
masse salariale et assurer le fonctionnement des sites.
Et le passif paraît édifiant:
«- 60 millions de francs pour Photogay
- 15 millions pour Unic
- 100 millions pour Regma»
Et les chiffres daffaires espérés depuis le dépôt de bilan sont en
dessous des prévisions : 68 millions de francs pour Regma alors quil en était
espéré 98 millions. Et la grève dune semaine le mois dernier, consécutive à
lannonce dun plan social prévoyant quarante licenciements, ne saurait tout
justifier.
Malgré tout, Me Sapin y croyait encore. Plus en Jacques Sautereau, mais en ses
partenaires et anciens amis Cabot Square et la banque Arjil qui, mardi, ont présenté un
plan de cession prévoyant la reprise au total sur les différents sites de 275 emplois
sur 436. Mais Me Bouland, mercredi devant le tribunal a trouvé ce plan plutôt obscur et
a noté que la société Cabot était déjà actionnaire (elle a investi 80 millions de
francs et napprécierait pas que ce soit à fonds perdus) et que son plan de cession
nétait donc pas juridiquement recevable. Le ministère public a été surpris par
cette offre miraculeuse pratiquement tombée du ciel et ny a pas cru. En outre, le
président du tribunal a bien remarqué labsence de tout industriel dans ce plan.
Doù le jugement : la liquidation de Regma.
Rendre des comptes
Le sort de Sauterau et de ses associés ne nous fera pas pleurer; ce qui me
fait pleurer cest le sort du personnel». François Laumonier, délégué
syndical, résume bien lesprit des salariés. Qui attendent donc des nouvelles du
liquidateur.
Car quen est-il du premier plan social? Quen est -il des salariés
qui devaient partir en FNE? Leur cas devait passer devant la commission compétente le 24
juin. Et maintenant?
«Sautereau, il naura pas mis longtemps à bouffer la tôle,
commente un syndicaliste. Jespère quil devra payer».
Cest laffaire de la justice. Dailleurs ses relations avec
ses associés ne sont toujours pas très claires. Et le comité dentreprise la
déjà traduit devant le tribunal de grande instance de Dieppe: mardi dernier pour entrave
au fonctionnement du comité dentreprise justement.
Malgré lopposition de Mme Lamy, procureur de la République, le tribunal
a renvoyé laffaire au 12 octobre, Jacques Sautereau se trouvant le même jour à
Lyon pour préparer laudience du lendemain. Dommage car le 12 octobre laffaire
ne portera plus guère à conséquence, aucune des parties ne faisant dailleurs
alors certainement encore partie de Regma...
Jacques Sautereau a «conquis» Arques en 1995 en obtenant un montage financier
original : lachat des locaux par la CCID plus des fonds publics de lordre de
48 millions de francs en échange du développement du site dArques avec la
création de 107 emplois.
Cétait Arques ou le transfert sur un site allemand de lactivité.
Ce qui paraît contesté par un cadre: «Arques ne risquait rien, cest le site
allemand qui était condamné, ce qui sest dailleurs passé. Cétait une
lutte entre Rhone Poulenc et Hoechst... qui sont maintenant alliés. Le personnel allemand
dailleurs ny a pas perdu».
Depuis Arques a vainement attendu les 107 emplois promis.
Et les revirements, lautomne dernier, des deux associés qui devaient
apporter 120 millions de francs (les 80 premiers millions ont servi à éponger des dettes
et les 40 autres nont donc jamais été versés) ont marqué le début de la fin
pour Jacques Sautereau qui devra rendre des comptes, à la justice peut-être. Mais à
coup sûr à tous ceux qui ont perdu ou vont perdre leur emploi. |