Journal du 17 août 1999

19 août 1942
Le point de vue d'un jeune Canadien

Il a 27 ans, Eric Coutu. C'est dire si le 19 août 1942 on ne parlait pas de lui. Mais son accent ne trompe pas : il est Canadien. Il est donc logique de le voir s'intéresser au raid du 19 août 1942. Qu'il examine d'un oeil critique. Son essai a été publié par la revue Etudes normandes l'hiver dernier.

Dans son appartement de la rue de la République, à Rouen, Eric Coutu partage un cocktail à base de sirop d'érable avec son amie. Les documents s'étalent sur une table, témoins de son étude consacrée à ce raid qui restera sans doute l'événement dieppois le plus marquant du siècle.

Il a obtenu une maîtrise d'Histoire à l'université de Rouen avant de se lancer à la Sorbonne dans un diplôme d'études appliquées consacré à la politique de l'Union européenne. «Je prépare une thèse sur les opérations combinées pendant la guerre», précise ce jeune homme qui n'a pas pour autant la grosse tête. Mais il faut bien vivre : «Alors, je suis militaire», sourit-il.

Effectivement, Eric s'est engagé dans l'armée canadienne il y a dix ans. Mais de quatre à cinq mois par an seulement. Ce qui fait de lui un réserviste-étudiant : «Je me suis enrôlé au Fusiliers de Montréal, un régiment qui a combattu à Dieppe. Des vétérans m'ont parlé de ce raid du 19 août 1942. Je les ai interrogés et j'ai décidé de découvrir la vérité». Le virus l'a atteint et il ne l'a pas encore quitté.

«De la chair à canon»

Les écrits, plus ou moins romancés, les études ne manquent pas sur le sujet. Mais il tient à apporter sa vision : «J'ai beaucoup lu sur le sujet. Au Canada ont été publiés au moins une bonne dizaine d'ouvrages et plusieurs monographies. L'opinion publique canadienne estime toujours qu'on a considéré nos soldats comme de la chair à canon, qu'on les menait à l'abattage en allant combattre sur la plage de Dieppe».

Ses recherches lui font sillonner le Canada mais le mènent aussi à Londres, à Paris, et naturellement à Dieppe. «Il y a deux ans, j'ai entrepris un tour de France et je me suis donc rendu sur le site même de ce raid. J'ai assisté à plusieurs commémorations, j'ai rencontré des anciens, militaires et civils. Je ne voulais surtout pas me contenter de fouiller les archives. Je voulais connaître les impressions réelles des uns et des autres», explique-t-il.

Même un demi-siècle après, c'était forcément intéressant. «Par moment, les témoignages étaient si poignants que ça m'a pris aux tripes et que j'en ai eu les larmes aux yeux», poursuit le jeune homme. Et si ça et là, les souvenirs s'estompent, «à Dieppe, ils restent bien vivants».

On en saura plus en 2042

Mais qu'apporte de nouveau son étude ? «J'ai consulté des documents inédits», assure Eric Coutu. «Ils concernent la relève de la division allemande. J'ai compris aussi que les soldats se retrouvaient le soleil dans les yeux et qu'ils ignoraient la nature des galets : ils ignoraient qu'ils étaient aussi ronds et aussi gros car, à l'ile de Wight où se déroulaient des entraînements, ils sont plats. De même, on peut maintenant expliquer certaines blessures : elles ont été provoquées par des éclats de silex».

Son état de militaire lui a permis aussi d'avoir accès à des documents confidentiels : «A Londres la confidentialité varie de 30 à 100 ans. Ainsi certains documents ne seront pas accessibles avant le 19 août 2042. En revanche, on peut plus facilement consulter des plans».

L'étudiant a noté que l'effet de surprise, indispensable pour le succès du raid, n'a pas joué : «Les Allemands s'y attendaient. Je vais fouiller des archives à Fribourg pour tenter de conforter cette analyse. Incontestablement une reconnaissance imparfaite du terrain, une méconnaissance de l'importance des troupes allemandes appelées en renfort de Barentin ont constitué des lacunes dramatiques. Les cartes fournies, en outre, n'étaient pas assez détaillées, pas assez précises, truffées d'erreurs. De même, vouloir faire passer tout un bataillon par un vallon à Pourville, c'était fou. La préparation de ce raid me paraît avoir été un peu légère. Résultat : un millier de morts

Eric Coutu se penche maintenant aussi sur d'autres raids comme celui opéré à Saint-Nazaire en mars 1942. Pour comparer, voir s'il existe des similitudes. «Mais mes trois années de recherches m' incitent à penser que, avec ce raid sur Dieppe, les alliés voulaient avant tout attenter au moral de l'ennemi».

Denis Leprettre.

 

19 août 1942

Les erreurs stratégiques du raid de Dieppe

Pour lire l’étude d’Eric Coutu, il faut se procurer Etudes normandes n°4 de 1998 auprès de l’association Etudes normandes, Ired, 7, rue Thomas Becket 76 130 Mont-Saint-Aignan. Tél/fax : 02.35.89.40.92. L’étude couvre treize pages dont voici quelques extraits.

Effectifs

«A la veille de Jubillee, l’estimation des troupes de Dieppe faite par le Service de renseignements comptait 900 hommes ainsi que 500 soldats supplémentaires situés aux alentours de la ville. Dans ces conditions, l’attaque principale alliée menée par une division d’infanterie de 6 000 hommes semblait réaliste. Sachant les fortes pressions soviétiques pour l’ouverture d’un second front, les Allemands se préparaient, depuis le début de l’été, à un éventuel débarquement sur la côte de la Manche. Les semaines du 27 juillet au 3 août et du 10 au 20 août représentaient des périodes favorables à une telle entreprise en raison de la lune et des marées. La 302e Division en place à Dieppe depuis plus d’un an avait demandé des renforts afin de combler les rangs de ses unités, ainsi 2 contingents de troupes supplémentaires sont arrivés le 20 juillet et du 10 au 12 août. Au total, plus de 3 900 soldats se trouvaient dans la région dieppoise au lieu des 1 400 prévus.

Une autre erreur s’est produite pour la localisation du QG de la 302e Division à Arques-la-Bataille : ce dernier avait déménagé depuis le mois d’avril 1942 et occupé une belle demeure à Envermeu. Cette information aurait dû être signalée au QGOC car le déménagement d’un poste de commandement aussi grand ne peut se faire avec discrétion. Ces mauvais renseignements ont conduit les Opérations combinées à viser une cible fantôme, provoquant ainsi plusieurs pertes ou blessés au sein de la population civile.

Imprévus

Comme lors des raids précédents, le QGOC avait misé sur l’effet de surprise pour Jubilee. Par contre, l’entraînement, l’annulation de Rutter et la reprise du projet étaient des élémnts favorables à des fuites quelconques. Dans la nuit du 18 au 19 août, alors que le convoi venait de traverser sans problème le champ de mines, l’aile gauche de l’armada alliée a rencontré quelques navires de la Marine allemande.

Autre facteur imprévu : les galets de la région de Dieppe sont largement composés de silex. Cette roche siliceuse et très dure avait servi, depuis la Préhistoire, à la fabrication d’armes et d’outils. Pour le 19 août 1942, le silex a de nouveau servi d’armes aux troupes allemandes. L’explosion des obus sur les plages a propulsé des silex devenus meurtriers par leur vélocité. Selon le rapport de la section médicale, près de 20 % des blessures par projectiles sont d’origine inconnue. Les blessures par éclat de galets devraient donc correspondre à ce chiffre jusqu’ici demeuré sans explication. Cette révélation pourrait correspondre à la leçon qu’a tiré l’état-major allié en ce qui concerne un débarquement sur une plage de galets.

Fuites d’informations

Dès le début mai 1942, la radio britannique BBC et la Royal air force avertissaient la population de la côte française d’une éventuelle action militaire dans leur région. Les Allemands étaient donc sur leurs gardes et il était évident que l’Abwehr chercherait tous ses moyens à connaître l’objectif des éventuelles opérations. Messages radios et tracts largués depuis des avions, ces informations avaient pour but de protéger la population côtière en l’incitant à quitter les secteurs propices aux bombardements et aux opérations amphibies. De plus, le passage inhabituellement fréquent d’avions de reconnaissance au-dessus de Dieppe pouvait donner l’indice d’une action prochaine dans cette région.

Manque de communicateurs

Dans un rapport classé très secret, on explique que les mauvaises liaisons étaient dues à l’inexpérience des communicateurs. Lors de l’élaboration du raid, les troupes canadiennes affichaient une pénurie de communicateurs qualifiés ; on a donc recruté 200 Britanniques qu’il a fallu entrâiner en quelques semaines pour Jubilee. Jamais étudiée auparavant, la différence de langue et surtout des accents a sûrement été influente pour la mauvaise compréhention des locutions militaires.»

Des Canadiens et des Belges tombés à Dieppe

Sidney Whyite et Herbert Bell, tous deux soldats du Royal Hamilton light infantry (Canada), Georges Davis, soldat du Royal regiment of Canada, Samuel Connell de la Royal navy, infirmier du destroyer HMS Berkley, Frank Bayliss de la Royal navy, matelot 1re classe du HMS Princess Astrid, Norman Coldrey, sergent pilote de la Royal air force.»

Pour le visiteur des Commonwealth graves seulement six noms figurent au cimetière de Middelkerke. Pourtant, bien d’autres soldats reposent sous The Cross of remembrance. Tous sont tombés le même jour, le 19 août 1942 et ils ont été rendus par la mer sur les plages belges entre le 10 et le 17 septembre 1942.

Même pas un mois plus tard, vingt-trois militaires alliés furent trouvés sur les plages entre La Panne et Ostende, dont les six de Middelkerke, deux à Nieuport, un à Westende et deux autres trouvés en pleine mer par le bateau de pêche Alix.

Pertes humaines

La plupart des militaires canadiens fut transférée après la guerre au cimetière militaire canadien d’Adegem, exceptés ceux de Middelkerke, les deux de Nieuport et Cyril Allen, AC 2 (Aircraftman 2nd class), un des deux soldats retrouvés en mer et qui est inhumé à Ostende (Belgique). Il avait 19 ans, était originaire du Sussex (Grande-Bretagne) et probablement - vu son rang inférieur - membre d’équipage de bombardier. Son compagnon d’infortune, James Rennie de l’Essex scottish RGT, est inhumé à Adegem.

 

Dans la nuit du 18 au 19 août 1942, la force navale faisait route vers son objectif. Elle comprenait entre autres huit destroyers et des LCT qui transportaient le Calgary tank RGT et dont l’un était commandé par le lieutenant Victor Billet d’Ostende. Cet officier fut signalé disparu après la mission. Il avait été vu pour la première fois sur la plage mais son corps ne fut jamais retrouvé. Parmi les destroyers, les HMS Berkley, Québec et Glendale. De chacun des deux derniers, un membre d’équipage fut trouvé sur la plage d’Ostende. Cinq malles de la ligne Ostende-Douvres, qui lors de l’invasion allemande en mai 1940 avaient rejoint la Grande-Bretagne, y étaient. Elles furent employées pour la durée de la guerre par la Royal navy comme LSI. Combined opérations en faisait fréquemment usage pour les opérations.

Vers midi, tout était terminé. Des 4 963 Canadiens engagés, seulement 2 210, la plupart blessés, revenaient en Angleterre. MIlle neuf cent quarante-six hommes partaient en captivité et 6 100 militaires furent engagés. Les commandos perdaient 247 hommes, dont 132 morts, principalement du 3e Cdo. La Royal navy comptait 75 morts, 269 disparus et 206 prisonniers. Trente-quatre navires furent coulés et les 28 chars débarqués furent tous détruits ou capturés.

Des 56 US Rangers engagés avec les commandos, 3 tombaient et 3 autres furent capturés.

Cérémonie vendredi

Quinze commandos de la France libre y participaient. Cinq avec le 3e Cdo (un mort), 3 avec le 4e Cdo et 7 avec l’infanterie canadienne, la RAF qui avait engagé 74 Squadrons, dont la 350e (belge) sous le commandement du Sq Leader Mike Donnet et la 309e, commandée par le Sq L. Belge raymond Lallemant, perdait 106 avions et 62 membres d’équipages.

La mer rejeta aussi six corps sur la plage de Cayeux-sur-Mer. Ceux-ci reposent dans le cimetière civil de la ville. Quatre sont inconnus, les deux autres sont G. J. Lee du Royal Hamilton light infantry de Dieppe et E. Pickersgill du 3e commando de Berneval. Une cérémonie en présence de leurs anciens compagnons est organisée par la municipalité de Cayeux-sur-Mer et l’association Jubilee Military models le vendredi 20 août à 10 h 30 au cimetière puis à la mairie.

Extraits de la revue du Cercle historique : Heemkring Graningate.


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