| Il a 27 ans, Eric Coutu. C'est dire si le 19
août 1942 on ne parlait pas de lui. Mais son accent ne trompe pas : il est Canadien. Il
est donc logique de le voir s'intéresser au raid du 19 août 1942. Qu'il examine d'un
oeil critique. Son essai a été publié par la revue Etudes normandes l'hiver dernier. Dans
son appartement de la rue de la République, à Rouen, Eric Coutu partage un cocktail à
base de sirop d'érable avec son amie. Les documents s'étalent sur une table, témoins de
son étude consacrée à ce raid qui restera sans doute l'événement dieppois le plus
marquant du siècle.
Il a obtenu une maîtrise d'Histoire à l'université de Rouen avant de se
lancer à la Sorbonne dans un diplôme d'études appliquées consacré à la politique de
l'Union européenne. «Je prépare une thèse sur les opérations combinées pendant la
guerre», précise ce jeune homme qui n'a pas pour autant la grosse tête. Mais il
faut bien vivre : «Alors, je suis militaire», sourit-il.
Effectivement, Eric s'est engagé dans l'armée canadienne il y a dix ans. Mais
de quatre à cinq mois par an seulement. Ce qui fait de lui un réserviste-étudiant : «Je
me suis enrôlé au Fusiliers de Montréal, un régiment qui a combattu à Dieppe. Des
vétérans m'ont parlé de ce raid du 19 août 1942. Je les ai interrogés et j'ai
décidé de découvrir la vérité». Le virus l'a atteint et il ne l'a pas encore
quitté.
«De la chair à canon»
Les écrits, plus ou moins romancés, les études ne manquent pas sur le sujet.
Mais il tient à apporter sa vision : «J'ai beaucoup lu sur le sujet. Au Canada ont
été publiés au moins une bonne dizaine d'ouvrages et plusieurs monographies. L'opinion
publique canadienne estime toujours qu'on a considéré nos soldats comme de la chair à
canon, qu'on les menait à l'abattage en allant combattre sur la plage de Dieppe».
Ses recherches lui font sillonner le Canada mais le mènent aussi à Londres, à
Paris, et naturellement à Dieppe. «Il y a deux ans, j'ai entrepris un tour de France
et je me suis donc rendu sur le site même de ce raid. J'ai assisté à plusieurs
commémorations, j'ai rencontré des anciens, militaires et civils. Je ne voulais surtout
pas me contenter de fouiller les archives. Je voulais connaître les impressions réelles
des uns et des autres», explique-t-il.
Même un demi-siècle après, c'était forcément intéressant. «Par moment,
les témoignages étaient si poignants que ça m'a pris aux tripes et que j'en ai eu les
larmes aux yeux», poursuit le jeune homme. Et si ça et là, les souvenirs
s'estompent, «à Dieppe, ils restent bien vivants».
On en saura plus en 2042
Mais qu'apporte de nouveau son étude ? «J'ai consulté des documents
inédits», assure Eric Coutu. «Ils concernent la relève de la division
allemande. J'ai compris aussi que les soldats se retrouvaient le soleil dans les yeux et
qu'ils ignoraient la nature des galets : ils ignoraient qu'ils étaient aussi ronds et
aussi gros car, à l'ile de Wight où se déroulaient des entraînements, ils sont plats.
De même, on peut maintenant expliquer certaines blessures : elles ont été provoquées
par des éclats de silex».
Son état de militaire lui a permis aussi d'avoir accès à des documents
confidentiels : «A Londres la confidentialité varie de 30 à 100 ans. Ainsi certains
documents ne seront pas accessibles avant le 19 août 2042. En revanche, on peut plus
facilement consulter des plans».
L'étudiant a noté que l'effet de surprise, indispensable pour le succès du
raid, n'a pas joué : «Les Allemands s'y attendaient. Je vais fouiller des archives à
Fribourg pour tenter de conforter cette analyse. Incontestablement une reconnaissance
imparfaite du terrain, une méconnaissance de l'importance des troupes allemandes
appelées en renfort de Barentin ont constitué des lacunes dramatiques. Les cartes
fournies, en outre, n'étaient pas assez détaillées, pas assez précises, truffées
d'erreurs. De même, vouloir faire passer tout un bataillon par un vallon à Pourville,
c'était fou. La préparation de ce raid me paraît avoir été un peu légère. Résultat
: un millier de morts !»
Eric Coutu se penche maintenant aussi sur d'autres raids comme celui opéré à
Saint-Nazaire en mars 1942. Pour comparer, voir s'il existe des similitudes. «Mais mes
trois années de recherches m' incitent à penser que, avec ce raid sur Dieppe, les
alliés voulaient avant tout attenter au moral de l'ennemi».
Denis Leprettre.
19 août 1942
Les
erreurs stratégiques du raid de Dieppe
Pour lire létude dEric Coutu, il faut se
procurer Etudes normandes n°4 de 1998 auprès de lassociation Etudes
normandes, Ired, 7, rue Thomas Becket 76 130 Mont-Saint-Aignan. Tél/fax : 02.35.89.40.92.
Létude couvre treize pages dont voici quelques extraits.
Effectifs
«A la veille de Jubillee, lestimation des
troupes de Dieppe faite par le Service de renseignements comptait 900 hommes ainsi que 500
soldats supplémentaires situés aux alentours de la ville. Dans ces conditions,
lattaque principale alliée menée par une division dinfanterie de 6 000
hommes semblait réaliste. Sachant les fortes pressions soviétiques pour louverture
dun second front, les Allemands se préparaient, depuis le début de lété,
à un éventuel débarquement sur la côte de la Manche. Les semaines du 27 juillet au 3
août et du 10 au 20 août représentaient des périodes favorables à une telle
entreprise en raison de la lune et des marées. La 302e Division en place à Dieppe depuis
plus dun an avait demandé des renforts afin de combler les rangs de ses unités,
ainsi 2 contingents de troupes supplémentaires sont arrivés le 20 juillet et du 10 au 12
août. Au total, plus de 3 900 soldats se trouvaient dans la région dieppoise au lieu des
1 400 prévus.
Une autre erreur sest produite pour la localisation du QG de la 302e
Division à Arques-la-Bataille : ce dernier avait déménagé depuis le mois davril
1942 et occupé une belle demeure à Envermeu. Cette information aurait dû être
signalée au QGOC car le déménagement dun poste de commandement aussi grand ne
peut se faire avec discrétion. Ces mauvais renseignements ont conduit les Opérations
combinées à viser une cible fantôme, provoquant ainsi plusieurs pertes ou blessés
au sein de la population civile.
Imprévus
Comme lors des raids précédents, le QGOC avait misé sur
leffet de surprise pour Jubilee. Par contre, lentraînement, lannulation
de Rutter et la reprise du projet étaient des élémnts favorables à des fuites
quelconques. Dans la nuit du 18 au 19 août, alors que le convoi venait de traverser sans
problème le champ de mines, laile gauche de larmada alliée a rencontré
quelques navires de la Marine allemande.
Autre facteur imprévu : les galets de la région de Dieppe sont largement
composés de silex. Cette roche siliceuse et très dure avait servi, depuis la
Préhistoire, à la fabrication darmes et doutils. Pour le 19 août 1942, le
silex a de nouveau servi darmes aux troupes allemandes. Lexplosion des obus
sur les plages a propulsé des silex devenus meurtriers par leur vélocité. Selon le
rapport de la section médicale, près de 20 % des blessures par projectiles sont
dorigine inconnue. Les blessures par éclat de galets devraient donc correspondre à
ce chiffre jusquici demeuré sans explication. Cette révélation pourrait
correspondre à la leçon qua tiré létat-major allié en ce qui concerne un
débarquement sur une plage de galets.
Fuites dinformations
Dès le début mai 1942, la radio britannique BBC et la Royal
air force avertissaient la population de la côte française dune éventuelle
action militaire dans leur région. Les Allemands étaient donc sur leurs gardes et il
était évident que lAbwehr chercherait tous ses moyens à connaître
lobjectif des éventuelles opérations. Messages radios et tracts largués depuis
des avions, ces informations avaient pour but de protéger la population côtière en
lincitant à quitter les secteurs propices aux bombardements et aux opérations
amphibies. De plus, le passage inhabituellement fréquent davions de reconnaissance
au-dessus de Dieppe pouvait donner lindice dune action prochaine dans cette
région.
Manque de communicateurs
Dans un rapport classé très secret, on explique que les
mauvaises liaisons étaient dues à linexpérience des communicateurs. Lors de
lélaboration du raid, les troupes canadiennes affichaient une pénurie de
communicateurs qualifiés ; on a donc recruté 200 Britanniques quil a fallu
entrâiner en quelques semaines pour Jubilee. Jamais étudiée auparavant, la différence
de langue et surtout des accents a sûrement été influente pour la mauvaise
compréhention des locutions militaires.»
Des Canadiens et des Belges tombés
à Dieppe
Sidney Whyite et Herbert Bell, tous deux soldats du Royal
Hamilton light infantry (Canada), Georges Davis, soldat du Royal regiment of Canada,
Samuel Connell de la Royal navy, infirmier du destroyer HMS Berkley, Frank Bayliss de la
Royal navy, matelot 1re classe du HMS Princess Astrid, Norman Coldrey, sergent pilote de
la Royal air force.»
Pour le visiteur des Commonwealth graves seulement six noms figurent au
cimetière de Middelkerke. Pourtant, bien dautres soldats reposent sous The Cross
of remembrance. Tous sont tombés le même jour, le 19 août 1942 et ils ont été
rendus par la mer sur les plages belges entre le 10 et le 17 septembre 1942.
Même pas un mois plus tard, vingt-trois militaires alliés furent trouvés sur
les plages entre La Panne et Ostende, dont les six de Middelkerke, deux à Nieuport, un à
Westende et deux autres trouvés en pleine mer par le bateau de pêche Alix.
Pertes humaines
La plupart des militaires canadiens fut transférée après
la guerre au cimetière militaire canadien dAdegem, exceptés ceux de Middelkerke,
les deux de Nieuport et Cyril Allen, AC 2 (Aircraftman 2nd class), un des deux soldats
retrouvés en mer et qui est inhumé à Ostende (Belgique). Il avait 19 ans, était
originaire du Sussex (Grande-Bretagne) et probablement - vu son rang inférieur - membre
déquipage de bombardier. Son compagnon dinfortune, James Rennie de
lEssex scottish RGT, est inhumé à Adegem.
Dans la nuit du 18 au 19 août 1942, la force navale faisait route vers son
objectif. Elle comprenait entre autres huit destroyers et des LCT qui transportaient le Calgary
tank RGT et dont lun était commandé par le lieutenant Victor Billet
dOstende. Cet officier fut signalé disparu après la mission. Il avait été vu
pour la première fois sur la plage mais son corps ne fut jamais retrouvé. Parmi les
destroyers, les HMS Berkley, Québec et Glendale. De chacun des deux
derniers, un membre déquipage fut trouvé sur la plage dOstende. Cinq malles
de la ligne Ostende-Douvres, qui lors de linvasion allemande en mai 1940 avaient
rejoint la Grande-Bretagne, y étaient. Elles furent employées pour la durée de la
guerre par la Royal navy comme LSI. Combined opérations en faisait fréquemment usage
pour les opérations.
Vers midi, tout était terminé. Des 4 963 Canadiens engagés, seulement 2 210,
la plupart blessés, revenaient en Angleterre. MIlle neuf cent quarante-six hommes
partaient en captivité et 6 100 militaires furent engagés. Les commandos perdaient 247
hommes, dont 132 morts, principalement du 3e Cdo. La Royal navy comptait 75 morts, 269
disparus et 206 prisonniers. Trente-quatre navires furent coulés et les 28 chars
débarqués furent tous détruits ou capturés.
Des 56 US Rangers engagés avec les commandos, 3 tombaient et 3 autres furent
capturés.
Cérémonie vendredi
Quinze commandos de la France libre y participaient. Cinq
avec le 3e Cdo (un mort), 3 avec le 4e Cdo et 7 avec linfanterie canadienne, la RAF
qui avait engagé 74 Squadrons, dont la 350e (belge) sous le commandement du Sq Leader
Mike Donnet et la 309e, commandée par le Sq L. Belge raymond Lallemant, perdait 106
avions et 62 membres déquipages.
La mer rejeta aussi six corps sur la plage de Cayeux-sur-Mer. Ceux-ci reposent
dans le cimetière civil de la ville. Quatre sont inconnus, les deux autres sont G. J. Lee
du Royal Hamilton light infantry de Dieppe et E. Pickersgill du 3e commando de Berneval.
Une cérémonie en présence de leurs anciens compagnons est organisée par la
municipalité de Cayeux-sur-Mer et lassociation Jubilee Military models le vendredi
20 août à 10 h 30 au cimetière puis à la mairie.
Extraits de la revue du Cercle historique : Heemkring Graningate. |