| Plusieurs années après la mise en
service de la desserte routière du port extérieur vers le centre ville de Dieppe par le
quai de la Marne quil a fallu aménager pour le passage des bus à soufflet, Gérard
Jacqueline, adjoint à lurbanisme, doit sexpliquer sur le montant de la
facture devant le tribunal, dénoncé par une lettre anonyme de ne pas avoir fait jouer la
concurrence entre entreprises pour lattribution du marché des travaux dépassant
700.000F. Un parterre inhabituel de spectateurs a envahi la
salle daudience correctionnelle du palais de justice mardi en début
daprès-midi : élus municipaux, syndicalistes, représentants du commerce local
venus apporter leur soutien moral - et pour certains leur caution en déposant comme
témoins - à Gérard Jacqueline, actuel premier adjoint au maire de Dieppe chargé de
lurbanisme. Cest à ce titre quil est traduit devant la juridiction
pénale.
Orné de son éternel noeud papillon, lhomme est pâle, visiblement tendu
en attendant lentrée des magistrats. Il sessuie le front et le visage à
plusieurs reprises -geste maintes fois répété durant les cinq heures daudience.
La salle manque de climatisation.
Coup de sonnette.
Le président Pierre Charbonnier franchit la grande porte en chêne donnant de
la bibliothèque à la salle daudience suivi du vice-président Denis Catherine et
de Jean-Vincent Ymard qui occupe les fonctions de juge dinstruction au TGI. Mme
Lamy, procureur de la République et Mme Barbet, greffière, ferment la marche.
«Asseyez-vous, la séance est ouverte».
Gérard Jacqueline est appelé à la barre, le président linforme de la
peine encourue pour linfraction reprochée: deux ans de prison ferme et (ou) 200 000
francs damende.
Me Roland Weil entre de plain-pied dans le duel quil entend livrer à
laccusation, le ministère public pour ces poursuites engagées sur la foi
dune lettre anonyme, quen aparté Gérard Jacqueline assure savoir de quel
service elle émane. Lavocat de la défense argue que les actes considérés ne sont
pas poursuivables «Lenquêteur na rien compris» lâche tout à trac
lavocat parisien. Sil y a une «erreur informatique dans la citation»
admet Mme Lamy «les faits visés permettent à M. Jacqueline de savoir pourquoi il est
poursuivi, les textes reproduits sont ceux du délit de favoritisme» créé en 1991
et à lorigine de la révélation dun certain nombre «daffaires». Mais
là il ny a ni piscine, ni emploi fictif (murmures dans la salle) sempressera
dénoncer Me Weil, lequel dénonce la rapidité de lenquête -du 20 octobre au
20 novembre 1998- un dossier vite bouclé sans réquisitoire définitif du procureur de la
République ni ordonnance de renvoi devant le juge dinstruction. Ce qui, affirme
lavocat aurait conduit à un non-lieu. Pierre Charbonnier le rassure: «Je vais
faire linstruction à laudience».
Enveloppe financière
contestée
Le président situe le contexte: la nécessité de créer
une navette routière entre la nouvelle gare maritime et le centre ville pour les piétons
par le quai de la Marne et laménagement pour le passage de bus à soufflet mis en
service par Strade dune aire de retournement sur une parcelle de terrain occupée
par Christian Philippe, propriétaire du magasin Thalassa.
Lopération menée avec célérité (voir
ci-après) et sans sourcillement par lautorité de tutelle, la préfecture, et
le contrôle financier du Trésor public rebondit quelques années plus tard.
Lenveloppe finale de cette opération initialement arrêtée par lentreprise
Battistella, à la demande du service de lurbanisme de Dieppe, sous le seuil
fatidique des 700 000 francs pour bénéficier dun marché négocié et éviter
lappel doffres public qui aurait retardé le chantier de plus dun mois
est contestée. Et le centre de tout le débat.
Pour laccusation, on était trop près des 700 000 francs pour ne pas
penser que la barre serait franchie. Ce qui fut fait avec une note finale de 966.759,38
francs «si mes calculs sont exacts» précise le président puisquun certain
nombre davenants sont intervenus en cours dopération. «On ne peut
prévoir toutes les péripéties dun chantier» vient dire le député-maire
Christian Cuvilliez.
Cependant, à la lecture du dossier, le président Charbonnier sétonne
que lon nait pas inscrit dans le devis prévisionnel la remise en place de la
clôture entre la voie publique et la propriété de M. Philippe. Du coup, on était
au-dessus des 700 000 francs.
Sur lappel doffre public à la concurrence publié dans le Moniteur,
le procureur de la République note «deux jours pour soumettre, cest quand même
court, il ny a pas à sétonner quil ny ait pas eu de candidat
autre que M. Battistella déjà au courant de lopération».
Gérard Jacqueline affirme «je ne connais pas comment la condition de la
mise à concurrence par le service de lurbanisme au Moniteur a été faite». Il
apporte un exemple du désintérêt des entreprises à certaines opérations : «On a
lancé trois appels doffres en un an pour la création de cinquante lits à
lhôpital, on na toujours pas de réponse». Ce qui amène lavocat
à relever «M. Jacqueline connait parfaitement toutes les règles des marchés
publics».
Sans doute mais pour Brigitte Lamy, procureur de la République, il sen
est affranchi et a porté ainsi atteinte à la «liberté du commerce et à la mise en
concurrence, toutes les entreprises doivent pouvoir accéder aux commandes publiques»
Le prévenu contient difficilement son irritation : «Jai été
fonctionnaire de lEtat pendant quarante ans, cadre supérieur, jai appliqué
la loi de la République; comme élu jai traité pour 90 millions de marchés par an
et je serais un malfrat pour 700.000 francs !» (rires dans la salle).
Le président remet les choses en place: «On ne vous fait pas le reproche
dun acte de corruption ou de concussion, mais le reproche au manquement du code des
marchés publics. Ce nest pas le procès de votre moralité ou de votre dignité»
100.000 francs damende
requis
A la remarque du prévenu, «pressé par les différents
partenaires intéressés à la desserte routière -Stena et commerçants» - le
procureur de la République sétonne que la «procédure durgence na
jamais été arguée pour justifier le recours au marché négocié sur factures : elle
apparait dans les débats seulement aujourdhui...parce que lon est enfermé
dans les délais, on prend des libertés avec les textes». Pour laccusation, il
était impossible que lentreprise Battistella tienne son pari financier sachant que
le taux de TVA devait augmenter.
La représentante du ministère public sappuie sur le délit de
favoritisme puisque lentreprise Battistella qui opère habituellement pour la ville
de Dieppe était «en situation privilégiée».
Me Roland Weil en ouvrant sa plaidoirie prémunit le tribunal de «ne pas se
laisser compromettre par une lettre anonyme». «La poursuite pour fraude à la loi
et délit de favoritisme, mon client nen accepte pas limputation, une
condamnation serait une atteinte à sa probité, fut-elle intellectuelle».
«Gérard Jacqueline voulait favoriser qui ? Thalassa, un adversaire
politique? Cest ridicule; Battistella? Pas une seule entreprise ne sest
plainte dêtre victime et aucune ne se constitue partie civile à laudience».
Une opération économique
Lavocat de la défense sattache à démonter le
montage intellectuel du procureur de la République et à démontrer que si cette
opération a dépassé le devis, elle a été une bonne opération, économique pour la
ville. «Le préfet a eu tout en mains et na pas considéré quil y avait
atteinte au marché dadjudication».
«Cest un drame, les conditions dans lesquelles ce dossier a été
amené : par une lettre anonyme. Il est étonnant que le parquet nait pas classé
même sil est libre de ses poursuites. On na rien fait mal, mais bien, vite,
proprement et économiquement» tempête lavocat de la défense.
«Où sont les victimes ?» cherche vainement Me Weil dans la salle, «la
ville de Dieppe ? Et de quoi ?». «Le délai de préemption étant passé
lorsquil a été prévu daménager le quai de la Marne, il ne restait plus que
lexpropriation. Avec les frais elle serait revenue à près dun million pour
disposer dune friche avec un commerçant en moins et sa taxe professionnelle».
Une affaire qui selon la défense, aurait pris deux ans pour faire éxécuter une
déclaration dutilité publique. Au lieu de cela «tout a été bouclé en six
mois et pour moins dun million». Et Me Weil de conclure en ayant demandé la
relaxe : «Les gens sont indignés. On passe de la présomption dinnocence à la
probabilité de culpabilité, les élus lancent un cri dalarme sur leurs
responsabilités pénales, il faut y mettre un hola».
Le tribunal rendra son jugement le 9 novembre
Gérard LEBOURG
Les témoins de la
défense : «Il y avait urgence»
Pour étayer la position de son client -et accessoirement de
la ville de Dieppe- Me Roland Weil du barreau de Paris a fait citer sept témoins à la
barre. Pour les faits : Olivier Ancenay, Jean Beaufils, Patrick Bordier, Christian
Cuvilliez. Témoins de moralité : Jean Marchand, Guy Sénécal, Denise Fossey. Celle-ci
retenue par des problèmes familiaux na pu être présente à la barre.
Patrick Bordier (directeur de la Stena/P&O) : le terminal construit
en six mois pour un coût de 93 millions de francs, il était primordial de rénover le
quartier sur un plan esthétique et de prévoir des espaces verts pour satisfaire notre
clientèle. Le moyen le plus économique possible de transporter le public vers le centre
ville était le bus à soufflet et pour cela laménagement de la voirie était
nécessaire. Il était très important pour nous que la réalisation ait lieu dans des
délais extrêmement brefs. La mise en service de la gare maritime a eu lieu le 4 août
1994, on a fait avec en attendant; ensuite, on a fait pression pour accélérer les
travaux.
Olivier Ancenay (office du tourisme) : il y avait une exigence
damener les Anglais au centre ville dans les conditions les plus confortables
possibles afin déviter leur fuite vers Rouen ou dautres villes. Le bus à
soufflet était trop grand pour le quai de la Marne, étroit et se posait le problème
technique au virage du pont Colbert. Les commerçants souhaitaient ce passage par le quai
de la Marne, la pression a été forte pour éviter le passage naturel des véhicules par
la rocade.
Jean Beaufils (président de Strade et élu) : En raison du nombre
important de voyageurs et du peu de temps des Anglais à terre, il nous fallait des
véhicules de grande capacité doù les bus à soufflet qui emportent 150/160
personnes à la fois. Il a été nécessaire délargir la voie car deux véhicules
ne pouvaient pas se croiser, les travaux ont donné toute satisfaction, jai
cautionné lopération comme élu. Les très mauvaises conditions de circulation à
louverture de la gare maritime nétaient quun paliatif; un paliatif on
sen accommode quand on ne peut pas faire autrement. La solution par la rocade
nétait pas sérieuse, il fallait une demi-heure pour arriver en ville.
Cétait impossible à envisager de façon pérenne.
Christian Cuvilliez (député-maire, interloqué par la comparution de son
adjoint) : devant limpatience et la pression des commerçants, la
requalification du quai était nécessaire. Nous sommes fiers de cette opération claire,
réalisée dans des délais courts.
Le député-maire souligne la vie délu exemplaire depuis trente ans à
lurbanisme de Gérard Jacqueline aux connaissances fines des dossiers. Il ny a
eu aucun problème dentente pour favoriser qui que ce soit sinon les commerçants et
la Stena.
Le
montage du dossier
1994
16 janvier
Christian Philippe exploitant du magasin Thalassa quai de la Cale se porte
acquéreur de deux parcelles de terrain et dun immeuble quai de la Marne appartenant
à la Coopérative maritime en liquidation judiciaire. La transaction chez Me Ruhl porte
sur la somme de 330.000 francs pour 1246 m2. Un courrier de Gérard Jacqueline,
adjoint à lurbanisme, assure le commerçant que la ville renonce à son droit de
préemption
17 février
revirement de la mairie. Elle souhaite acquérir le terrain et procède à une
déclaration dutilité publique à titre conservatoire en vue de
lagrandissement de la chaussée pour la desserte de la nouvelle gare maritime
2 mars
le service des Domaines évalue le terrain et limmeuble à 680.000 francs à
quoi il sajoute 154.000 francs dindemnité de remploi à verser à M.
Philippe. La facture pour lexpropriation est de 834.000 francs à laquelle il se
greffera une indemnité de déménagement et un préjudice pour trouble commercial.
1995
23 février
lentreprise Battistella à la demande du service de lurbanisme établit
un devis de travaux pour la reconstruction des bureaux de Thalassa frappés
dalignement de 699.784,53 francs ttc. A lépoque il est question dune
augmentation du taux de TVA de 2% (18,6 à 20,6)
4 mai
lentreprise Battistella est pressentie pour la somme convenue au devis
29 mai
un avis dappel doffre public à la concurrence est lancé dans le
Moniteur, revue professionnelle; date limite de soumission le 31 mai
2 juin
M. Papillon, directeur des services techniques de la ville de Dieppe constate que
M. Battistella est seul soumissionnaire
13 juin
Gérard Jacqueline donne son accord pour commencer les travaux lesquels sont
exemptés de permis de construire
6 juillet
accord du conseil municipal pour lancer lopération Thalassa et il est
convenu dun échange entre M. Philippe et la ville dune bande de terrain de
132 m² nécessaire à lélargissement de la voie contre une parcelle de 67 m²
attenante au magasin et qui sera transformée en parking par le commerçant
27 juillet
un protocole est signé entre les deux parties concernant léchange de
parcelles et la restauration de la clôture non prévue au devis Battistella.
28 juillet
le marché négocié est passé avec lentrepreneur
21 septembre
M. Philippe réclame auprès de la mairie de bénéficier des mêmes services
après travaux quavant, cest-à-dire que la mairie prenne à sa charge les
branchements des réseaux (eau, électricité et téléphone)
6 octobre
laccord intervient signé de M. Papillon
25 octobre
le conseil municipal, par délibération à lunanimité, entérine
léchange des parcelles de terrain.
28 novembre
M. Battistella remet son mémoire définitif pour la somme de 590.037 francs hors
taxe ce qui au nouveau taux de la tva porte lopération à 711.585,28 francs
29 novembre
fin du chantier |