| Difficile de dire aujourdhui si la
liaison fret Dieppe-Newhaven deviendra autre chose quun projet. Si un cargo reliera
les deux ports. La situation paraît en effet bloquée même si Seatruck propose une
nouvelle réunion à ses partenaires-adversaires. «La porte nest pas
définitivement fermée», assure la mairie de Dieppe. De son côté la compagnie
britannique espère toujours affréter rapidement le Landi. Mais les syndicats ne
voient lintérêt dune nouvelle rencontre que si larmement a de
nouvelles propositions à faire en matière déquipage. En attendant, à Dieppe,
huit demandeurs demplois restent dans lexpectative: léquipe que
Seatruck embauchera si la desserte démarre enfin. Vendredi
après-midi, au siège du quartier des Affaires maritimes de Dieppe, jai réuni pour
la seconde fois les responsables de la compagnie Seatruck et les représentants des
fédérations maritimes CFDT, FO et CGT. La chambre de commerce et la mairie de Dieppe
étaient également représentées. A lissue de plus de trois heures
déchanges, la conclusion suivante est tirée : les syndicats nont pas
accepté léchéancier proposé par Seatruck quils jugent insuffisant. En
conséquence, lopérateur ne dispose pas des éléments nécessaires lui permettant,
à ce stade, de sengager commercialement sur la ligne Dieppe-Newhaven».
Cest le communiqué «officiel» transmis vendredi soir par M. Mévelec,
ladministrateur des Affaires maritimes, le «Monsieur bons offices» dans ce dossier
délicat.
Autant dire que lon na pas avancé dun pouce depuis la
première réunion il y a plusieurs semaines. Chaque partie en est consciente :
«Pourtant, plaide Seatruck, nous avons volontairement décalé la seconde réunion du
29 novembre au 10 décembre afin que chacun ait le temps danalyser nos propositions
- des embauches immédiates de sédentaires puis dans lavenir de marins français -
et deffectuer le cas échéant des contre-propositions. Mais nous nen avons
reçu aucune».
En fait, les fédérations de marins, quelles soient au membres de la
Fédération Internationale des Transports (FO et CFDT) ou en dehors (CGT), demeuraient
sur la même ligne : daccord pour une ligne fret Dieppe-Newhaven, mais pas avec un
bateau battant pavillon chypriote armé par un équipage balte. Il faut des marins
français ou tout au moins communautaires, travaillant avec le statut de lENIM. Il
était impensable dimaginer un syndicaliste paraphant un accord prévoyant
laffrètement sur le transmanche dun navire avec un équipage que la CGT
qualifie de «tiers-mondiste».
SeaFrance enfonce le clou
Seatruck, dailleurs, nen demandait pas tant : il
souhaitait une «neutralité» permettant à la liaison de tester sa viabilité,
promettant ensuite daffréter son propre navire et dembaucher progressivement
des marins français en plus des sédentaires en poste à Dieppe. Seulement la compagnie
britannique, entièrement privée et ne réclamant aucun denier public pour travailler
entre Dieppe et Newhaven, a sa logique et les syndicats ont la leur...
«Il sagit de la part de Seatruck dune tentative de dumping
social», analyse Force ouvrière. La CGT surenchérit : «La réunion a été
très longue. Nous sommes même partis avant la fin. Pour dénoncer de véritables
atteintes aux droits de lhomme. Si nous acceptions le processus proposé, nous
verrions côte à côte sur le même cargo des marins français et des marins baltes avec
des salaires totalement différents pour le même travail».
Voilà que la situation se complique avec SeaFrance qui oeuvre dans le Détroit.
Et qui souffre de la disparition du duty free. «Cet armement lié à la SNCF a, il y a
quelques jours, annoncé son intention daffréter éventuellement entre Calais et
Douvres un ferry avec un armement ne comprenant comme marins français que le personnel
hôtelier, dénonce la CGT. On sy est opposé. Cela montre bien que si
lon tolère une brèche à Dieppe, dautres compagnies vont s y
engouffrer».
«Que penseraient les marins français bloqués à terre faute
dembarquement ?, ajoute Force ouvrière. Nous sommes cependant prêts à
retourner autour dune table, car nous ne pratiquons pas la politique de la chaise
vide. Mais pour que la réunion serve à quelque chose, il faudrait que Seatruck ait
quelque chose dautre à proposer. Par exemple lembauche dès maintenant
dun équipage à majorité français. Ou bien, puisque la compagnie envisage la mise
en service plus tard dun second cargo en laffrétant ou en lacquérant,
pourquoi ne pas effectuer une proposition dachat du Landi ? Ainsi elle
pourrait larmer comme elle lentend...»
Son de cloche pratiquement identique du côté de la CGT : «Pour que cette
prochaine réunion serve, il faut que Seatruck promette lembauche immédiate de
marins français naviguant avec le statut ENIM et dans un cargo battant pavillon français
métropolitain...»
Or le propriétaire du Landi, prêt à louer son bateau à Seatruck, ne
lentend pas de cette oreille : cest, selon Seatruck, avec léquipage
actuel... Le Landi est toujours en attente le long dun quai à Kiel, en
Allemagne.
Mais peut-être plus pour longtemps. Selon Seatruck, en effet, une autre offre
serait parvenue à son armateur. Et comme un cargo similaire correspondant aux besoins
commerciaux de Seatruck et aux données techniques des ports de Dieppe et de Newhaven ne
court pas les mers, si un accord nintervient pas dans les plus brefs délais à
Dieppe, la ligne fret risque dêtre morte avant même davoir ressuscité...
Denis LEPRETTRE.
La future équipe Seatruck
«ON NE COMPREND PAS»
Nous avons envie de faire le métier qui nous plaît».
Ils sont huit anciens de P & O/Stena line. Ils attendent la concrétisation du projet
de ligne fret pour ne plus être des demandeurs demplois. Cest léquipe
que Seatruck a prévu dembaucher à Dieppe : des professionnels spécialisés dans
ces opérations fret et qui croient en ce quils font.
«On ne comprend pas la position des syndicats, résume lun
deux. Ils sont là pour défendre lemploi. Seatruck va en créer et ils
nen tiennent pas compte». Ils trouvent le temps plutôt long et eux aussi
espéraient une issue positive vendredi dernier.
«Nous maintenons le cap sur Newhaven. Cest la route la plus courte
vers Londres et avec le renchérissement du gazole, la ligne Dieppe-Newhaven est plus
valable que jamais». Ils estiment quune clientèle potentielle subsiste même
onze mois après la fermeture de la ligne fret par P & 0/Stena line. «Elle existe
et elle pouvait être facilement développée, seulement cela nentrait pas dans les
plans de P & 0. Et P & 0 doit se réjouir des difficultés rencontrées par
Seatruck pour ouvrir une ligne à Dieppe : les syndicats font son jeu».
Plus le temps passe et plus ils redoutent de rester sans emploi : «Si la
ligne nouvre pas bientôt, les transporteurs vont quitter la région dieppoise. Sans
transporteur il ny aura plus de raison douvrir une ligne fret à Dieppe. Mais
les marins CGT ne sont pas directement impliqués localement et ne se sentent pas
concernés par les conséquences de leur attitude. De même, nous nous attendions à une
position claire et nette du député-maire de Dieppe en faveur de cette création car
cest léconomie dieppoise qui est visée».
Le retrait de Seatruck les désespérerait. Personnellement, naturellement, mais
aussi parce qu«il est rare de voir une entreprise investir sur cinq ans, créer
des emplois, ouvrir volontairement des négociations avec les syndicats. Et pour tomber
sur un mur».
Enfin, le groupe sétonne de lintransigeance syndicale : «Entre
Bayonne et Southampton fonctionne une ligne fret avec un cargo à équipage polonais donc
non communautaire. Or Bayonne cest en France et Southampton, cest en
Angleterre».
Mais cest loin de Calais...
Transalliance :
Si la ligne ne se crée pas...
Lagence dieppoise de Transalliance a réuni samedi
conducteurs et employés (150 personnes) dans les locaux situés sur la zone industrielle
de Rouxmesnil-Bouteilles. Transalliance fait partie du collectif des transporteurs de
lagglomération dieppoise constitué le mois dernier pour sinquiéter de
labsence de relance de la ligne fret.
Cette réunion avait pour but dévoquer lavenir du site. «Effectivement,
a confirmé hier M. Lager, tout dépend de la ligne fret transmanche. Si elle ouvre,
lactivité se poursuivra ici. Si elle nouvre pas, Transalliance a répété ce
quil a déjà annoncé lors de la constitution du collectif : se poserait alors la
question de notre déménagement».
Transalliance est en contrat avec dautres entreprises locales qui seraient
elles aussi touchées par le départ de ce transporteur. «On se demande ce que font
les autorités locales dont le silence est surprenant, reprend M. Lager. Car
cest léconomie locale qui est concernée. Dautant que Seatruck en
créant la ligne fret, crée aussi des emplois».
Le collectif des transporteurs devrait se réunir prochainement pour faire le
point.
Seatruck «poursuit sa
démarche»
Le représentant de Seatruck à Dieppe est naturellement
déçu de la tournure prise par la réunion de vendredi. «La compagnie avait reculé
la date pour recevoir des observations et des contre propositions à notre échéancier,
explique-t-il. Or elle na rien vu venir».
La compagnie britannique reprenait dès hier létude du dossier et a
décidé de «poursuivre sa démarche». Elle a suggéré à ladministrateur
des Affaires maritimes dorganiser une autre réunion dans les prochains jours, «dès
cette semaine».
Aura-t-elle dautres propositions à faire ? Il est trop tôt pour le dire.
Sans doute sefforcera-t-elle déjà de formuler son échéancier prévoyant
lembauche progressive de marins français de manière plus concrète et plus
précise.
Cependant, si Seatruck souhaite se développer en ouvrant cette ligne
transmanche, elle a aussi dautres projets. Mais ce ne serait plus avec Dieppe. En
attendant, elle assure ne pas avoir dautres navires à sa disposition pour la
liaison Dieppe-Newhaven. |