Journal du 14 décembre 1999

Fret transmanche : nouvelle réunion espérée cette semaine
Seatruck et syndicats de marins
restent sur leurs positions

Difficile de dire aujourd’hui si la liaison fret Dieppe-Newhaven deviendra autre chose qu’un projet. Si un cargo reliera les deux ports. La situation paraît en effet bloquée même si Seatruck propose une nouvelle réunion à ses partenaires-adversaires. «La porte n’est pas définitivement fermée», assure la mairie de Dieppe. De son côté la compagnie britannique espère toujours affréter rapidement le Landi. Mais les syndicats ne voient l’intérêt d’une nouvelle rencontre que si l’armement a de nouvelles propositions à faire en matière d’équipage. En attendant, à Dieppe, huit demandeurs d’emplois restent dans l’expectative: l’équipe que Seatruck embauchera si la desserte démarre enfin.

Vendredi après-midi, au siège du quartier des Affaires maritimes de Dieppe, j’ai réuni pour la seconde fois les responsables de la compagnie Seatruck et les représentants des fédérations maritimes CFDT, FO et CGT. La chambre de commerce et la mairie de Dieppe étaient également représentées. A l’issue de plus de trois heures d’échanges, la conclusion suivante est tirée : les syndicats n’ont pas accepté l’échéancier proposé par Seatruck qu’ils jugent insuffisant. En conséquence, l’opérateur ne dispose pas des éléments nécessaires lui permettant, à ce stade, de s’engager commercialement sur la ligne Dieppe-Newhaven». C’est le communiqué «officiel» transmis vendredi soir par M. Mévelec, l’administrateur des Affaires maritimes, le «Monsieur bons offices» dans ce dossier délicat.

Autant dire que l’on n’a pas avancé d’un pouce depuis la première réunion il y a plusieurs semaines. Chaque partie en est consciente : «Pourtant, plaide Seatruck, nous avons volontairement décalé la seconde réunion du 29 novembre au 10 décembre afin que chacun ait le temps d’analyser nos propositions - des embauches immédiates de sédentaires puis dans l’avenir de marins français - et d’effectuer le cas échéant des contre-propositions. Mais nous n’en avons reçu aucune».

En fait, les fédérations de marins, qu’elles soient au membres de la Fédération Internationale des Transports (FO et CFDT) ou en dehors (CGT), demeuraient sur la même ligne : d’accord pour une ligne fret Dieppe-Newhaven, mais pas avec un bateau battant pavillon chypriote armé par un équipage balte. Il faut des marins français ou tout au moins communautaires, travaillant avec le statut de l’ENIM. Il était impensable d’imaginer un syndicaliste paraphant un accord prévoyant l’affrètement sur le transmanche d’un navire avec un équipage que la CGT qualifie de «tiers-mondiste».

SeaFrance enfonce le clou

Seatruck, d’ailleurs, n’en demandait pas tant : il souhaitait une «neutralité» permettant à la liaison de tester sa viabilité, promettant ensuite d’affréter son propre navire et d’embaucher progressivement des marins français en plus des sédentaires en poste à Dieppe. Seulement la compagnie britannique, entièrement privée et ne réclamant aucun denier public pour travailler entre Dieppe et Newhaven, a sa logique et les syndicats ont la leur...

«Il s’agit de la part de Seatruck d’une tentative de dumping social», analyse Force ouvrière. La CGT surenchérit : «La réunion a été très longue. Nous sommes même partis avant la fin. Pour dénoncer de véritables atteintes aux droits de l’homme. Si nous acceptions le processus proposé, nous verrions côte à côte sur le même cargo des marins français et des marins baltes avec des salaires totalement différents pour le même travail».

Voilà que la situation se complique avec SeaFrance qui oeuvre dans le Détroit. Et qui souffre de la disparition du duty free. «Cet armement lié à la SNCF a, il y a quelques jours, annoncé son intention d’affréter éventuellement entre Calais et Douvres un ferry avec un armement ne comprenant comme marins français que le personnel hôtelier, dénonce la CGT. On s’y est opposé. Cela montre bien que si l’on tolère une brèche à Dieppe, d’autres compagnies vont s’ y engouffrer».

«Que penseraient les marins français bloqués à terre faute d’embarquement ?, ajoute Force ouvrière. Nous sommes cependant prêts à retourner autour d’une table, car nous ne pratiquons pas la politique de la chaise vide. Mais pour que la réunion serve à quelque chose, il faudrait que Seatruck ait quelque chose d’autre à proposer. Par exemple l’embauche dès maintenant d’un équipage à majorité français. Ou bien, puisque la compagnie envisage la mise en service plus tard d’un second cargo en l’affrétant ou en l’acquérant, pourquoi ne pas effectuer une proposition d’achat du Landi ? Ainsi elle pourrait l’armer comme elle l’entend...»

Son de cloche pratiquement identique du côté de la CGT : «Pour que cette prochaine réunion serve, il faut que Seatruck promette l’embauche immédiate de marins français naviguant avec le statut ENIM et dans un cargo battant pavillon français métropolitain...»

Or le propriétaire du Landi, prêt à louer son bateau à Seatruck, ne l’entend pas de cette oreille : c’est, selon Seatruck, avec l’équipage actuel... Le Landi est toujours en attente le long d’un quai à Kiel, en Allemagne.

Mais peut-être plus pour longtemps. Selon Seatruck, en effet, une autre offre serait parvenue à son armateur. Et comme un cargo similaire correspondant aux besoins commerciaux de Seatruck et aux données techniques des ports de Dieppe et de Newhaven ne court pas les mers, si un accord n’intervient pas dans les plus brefs délais à Dieppe, la ligne fret risque d’être morte avant même d’avoir ressuscité...

Denis LEPRETTRE.

La future équipe Seatruck

«ON NE COMPREND PAS»

Nous avons envie de faire le métier qui nous plaît». Ils sont huit anciens de P & O/Stena line. Ils attendent la concrétisation du projet de ligne fret pour ne plus être des demandeurs d’emplois. C’est l’équipe que Seatruck a prévu d’embaucher à Dieppe : des professionnels spécialisés dans ces opérations fret et qui croient en ce qu’ils font.

«On ne comprend pas la position des syndicats, résume l’un d’eux. Ils sont là pour défendre l’emploi. Seatruck va en créer et ils n’en tiennent pas compte». Ils trouvent le temps plutôt long et eux aussi espéraient une issue positive vendredi dernier.

«Nous maintenons le cap sur Newhaven. C’est la route la plus courte vers Londres et avec le renchérissement du gazole, la ligne Dieppe-Newhaven est plus valable que jamais». Ils estiment qu’une clientèle potentielle subsiste même onze mois après la fermeture de la ligne fret par P & 0/Stena line. «Elle existe et elle pouvait être facilement développée, seulement cela n’entrait pas dans les plans de P & 0. Et P & 0 doit se réjouir des difficultés rencontrées par Seatruck pour ouvrir une ligne à Dieppe : les syndicats font son jeu».

Plus le temps passe et plus ils redoutent de rester sans emploi : «Si la ligne n’ouvre pas bientôt, les transporteurs vont quitter la région dieppoise. Sans transporteur il n’y aura plus de raison d’ouvrir une ligne fret à Dieppe. Mais les marins CGT ne sont pas directement impliqués localement et ne se sentent pas concernés par les conséquences de leur attitude. De même, nous nous attendions à une position claire et nette du député-maire de Dieppe en faveur de cette création car c’est l’économie dieppoise qui est visée».

Le retrait de Seatruck les désespérerait. Personnellement, naturellement, mais aussi parce qu’«il est rare de voir une entreprise investir sur cinq ans, créer des emplois, ouvrir volontairement des négociations avec les syndicats. Et pour tomber sur un mur».

Enfin, le groupe s’étonne de l’intransigeance syndicale : «Entre Bayonne et Southampton fonctionne une ligne fret avec un cargo à équipage polonais donc non communautaire. Or Bayonne c’est en France et Southampton, c’est en Angleterre».

Mais c’est loin de Calais...

Transalliance :

Si la ligne ne se crée pas...

L’agence dieppoise de Transalliance a réuni samedi conducteurs et employés (150 personnes) dans les locaux situés sur la zone industrielle de Rouxmesnil-Bouteilles. Transalliance fait partie du collectif des transporteurs de l’agglomération dieppoise constitué le mois dernier pour s’inquiéter de l’absence de relance de la ligne fret.

Cette réunion avait pour but d’évoquer l’avenir du site. «Effectivement, a confirmé hier M. Lager, tout dépend de la ligne fret transmanche. Si elle ouvre, l’activité se poursuivra ici. Si elle n’ouvre pas, Transalliance a répété ce qu’il a déjà annoncé lors de la constitution du collectif : se poserait alors la question de notre déménagement».

Transalliance est en contrat avec d’autres entreprises locales qui seraient elles aussi touchées par le départ de ce transporteur. «On se demande ce que font les autorités locales dont le silence est surprenant, reprend M. Lager. Car c’est l’économie locale qui est concernée. D’autant que Seatruck en créant la ligne fret, crée aussi des emplois».

Le collectif des transporteurs devrait se réunir prochainement pour faire le point.

Seatruck «poursuit sa démarche»

Le représentant de Seatruck à Dieppe est naturellement déçu de la tournure prise par la réunion de vendredi. «La compagnie avait reculé la date pour recevoir des observations et des contre propositions à notre échéancier, explique-t-il. Or elle n’a rien vu venir».

La compagnie britannique reprenait dès hier l’étude du dossier et a décidé de «poursuivre sa démarche». Elle a suggéré à l’administrateur des Affaires maritimes d’organiser une autre réunion dans les prochains jours, «dès cette semaine».

Aura-t-elle d’autres propositions à faire ? Il est trop tôt pour le dire. Sans doute s’efforcera-t-elle déjà de formuler son échéancier prévoyant l’embauche progressive de marins français de manière plus concrète et plus précise.

Cependant, si Seatruck souhaite se développer en ouvrant cette ligne transmanche, elle a aussi d’autres projets. Mais ce ne serait plus avec Dieppe. En attendant, elle assure ne pas avoir d’autres navires à sa disposition pour la liaison Dieppe-Newhaven.


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