| A son retour du Canada, dans les prochaines
heures, Christian Cuvilliez trouvera un dossier de plus sur son bureau. Avec le tampon
«URGENT». Car la Cité de la mer connaît une crise très grave et elle risque de
sombrer, comme Les Infos lannonçaient vendredi dernier. Le député-maire
lévoquera certainement lors de sa traditionnelle déclaration ouvrant la session du
conseil municipal, justement programmée ce jeudi à 18 h 30. Mais il napportera
peut-être pas de solution miracle. La ville a déjà fourni une
aide appréciable en débloquant il y a quelque temps une avance de 300.000 francs pour
faire face aux difficultés de trésorerie de lESTRAN. Mais le refus du conseil
général de sengager dans une aide même exceptionnelle «dans létat
actuel de la situation» modifie les données.
Le président de lESTRAN, Eric Tavernier, également conseiller municipal
- socialiste - de Dieppe, a réagi doublement: en donnant sa démission dune part,
en exigeant du président du conseil général un démenti et des excuses pour certains
propos tenus dans le rapport du cabinet Axes management, audit demandé par le
Département pour y voir clair justement sur la situation de cette association.
Même si la vie continue - accueil du public ce week-end, visites organisées
dans le cadre des Journées du Patrimoine à la fin de la semaine, réception de classes
de mer en octobre, préparation dune nouvelle exposition sur «Dieppe un port» - un
dépôt de bilan pourrait saccompagner dune cessation dactivités.
Dommageable pour tout le monde: les salariés de la Cité de la mer, les scolaires,
associés à de nombreuses activités et notamment à la prochaine expo, les stagiaires en
action dinsertion, le public et Dieppe.
Car lESTRAN-Cité de la mer (cest un tout, et cest un des
reproches effectués dans laudit) fait désormais partie intégrante de la vie
dieppoise. «Cest un atout touristique», proclame le syndicat
dinitiative. Et sa fermeture causerait un vide préjudiciable.
Seulement, lors de la naissance de la Cité de la mer, il y a six ou sept ans,
Eric Tavernier, qui la portée sur les fonds baptismaux, et la petite équipe qui
entourait ce personnage aussi dynamique que chaleureux, ont fait un pari quil est
facile maintenant de juger stupide: un tel musée doit pouvoir vivre sans apport
extérieur. Va encore pour le mécénat dentreprise, plus développé à
lépoque que maintenant, mais pas de subvention municipale, départementale,
régionale pour boucler le budget.
«Ça devrait être la ligne de conduite de tous les musées», tonne
encore le président - homme orchestre de lESTRAN. Seulement la réalité est tout
autre. Et malgré plus de 41.000 entrées lan dernier - chiffre que laudit
ramène à 28.000 entrées véritablement payantes-qui en fait par exemple légal du
chateau-musée de Dieppe au niveau de la fréquentation, lESTRAN, dans son bilan
annuel, est régulièrement en déficit. De combien? Chacun analyse les chiffres selon ses
propres paramètres. Laudit avance un déficit cumulé de 1.700.000 f. Le trésorier
de lESTRAN, lui, nen conserve que la moitié, excluant le remboursement des
emprunts à long terme de son calcul. Mais banques et experts-comptables avaient depuis
déjà plusieurs années tiré la sonnette dalarme. Et grosso-modo, la Cité de la
mer perd 700.000 francs par an.
Une partie de largent est récupérée par lintermédiaire des
actions dinsertion et de recherches liées à la mer. Une delles, ainsi, a
démarré en février dernier au profit de personnes bénéficiaires du RMI sur le thème
«Hissons la grande voile». Une autre, par lintermédiaire dEDULIS, cherche
à établir un site de production et de vente de moules à Dieppe. Et comme ce sont les
services généraux de la Cité de la mer qui servent de support administratif à ces
opérations, ils récupèrent en compensation une partie des crédits attribués. Ce qui
dailleurs fait tiquer le conseil général mais aussi le conseil régional: les deux
assemblées estiment quil serait plus logique et plus sage de dissocier justement
les deux branches et les deux comptabilités: cité de la mer dun côté, actions de
lautre.
Quoi quil en soit, lESTRAN a donc du mal à régler ses fournisseurs
et à payer son personnel: les délais sont parfois longs. Doù sa recherche
dun partenaire sur le long terme. Et létude préalable demandée par le
conseil général qui débouche sur un désaveu de la gestion - ou plutôt de
labsence de véritable gestion selon les propos de Charles Revet, parlant de flou
artistique - dabsence de véritables perspectives concrètes et sur la mise en cause
de son président.
Comment sen sortir? Pas évident. Car même si une autre gestion, plus
structurée, plus performante, peut être mise en place, le déficit ne se résorbera pas
d un coup de baguette magique. A moins de faire de la Cité de la mer un musée
municipal comme le chateau-musée ou départemental comme Martainville et donc de faire
payer le contribuable à travers les impôts. Mais ce ne sera plus «lenfant» de
Eric Tavernier...
Eric
Tavernier :
«JE DEMISSIONNE ...MAIS JE VEUX DES EXCUSES»
Durant le week-end, Eric Tavernier a mûri sa réflexion en étudiant de près
le rapport du cabinet Axe Management. Et hier matin, tout en confirmant sa démission, il
a adressé une autre lettre au président du conseil général pour dénoncer le procédé
employé et «exiger un rectificatif, voire un démenti formel sous peine de procédure
judiciaire pour diffamation pouvant porter atteinte à ma personne».
Eric Tavernier affirme que létude commanditée na aucune existence
légale et elle laisse croire quil dirigeait deux associations dont une sans
consistance juridique. Mais cest sur le plan financier quil riposte avec
vigueur: «Vous affirmez que le déficit réel est de 1.700.000 f. Cest faux et
extrêmement grave car pouvant apporter dans de très brefs délais atteinte aux vingt
emplois que nous défendions. Votre déclaration risque davoir pour effet de bloquer
les dossiers en cours et notamment trois subventions en cours de versement ou en cours de
programmation. Le Trésorier Payeur Général peut bloquer les règlements en cours de
mandatement entraînant alors un arrêt définitif des activités pour cessation de
paiement avec pour conséquences le licenciement des vingt salariés et la mise en
difficulté des fournisseurs qui, même avec des délais trop longs, ont toujours vu leurs
créances honorées.
Enfin, vous écrivez que jusqualors javais la possibilité de signer
des chèques pour le paiement des achats mais quelle ne mest plus offerte. Et
il est ajouté: «il est révélateur que les membres du bureau dune association
prennent pour décision de retirer la signature des chèques à son président». Or,
mardi 7 septembre je signais encore 75.000 francs de chèques en contrepartie de la mise
en paiement partiel dune subvention. Ces insinuations nont quun but:
discréditer lassociation ESTRAN et porter atteinte à son président.»
Pour Eric Tavernier, il sagit de «basse besogne politique». Et il exige
réparation sous forme dexcuses et de démenti.
La Cité de la mer : le coeur, dabord
Du Foyer du marin au bout du quai :
une histoire de passions
Lorsquelle fut inaugurée en mai 1993, la Cité de la mer de Dieppe avait
reçu le soutien de tout ce que le monde institutionnel compte dautorités.
Cest quavec 8 MF pour le bâtiment et près de 5 MF pour
linvestissement, chacun avait intérêt à participer à lélan. Un élan,
véritable lame de fond à lépoque, qui était né de la passion dun homme,
Eric Tavernier, relayé par dautres amateurs du patrimoine maritime.
Ce furent dix ans de travail, de bénévolat, dactions tous azimuts qui
permirent la création de la Cité de la mer. Au début des années 80, Eric Tavernier,
enseignant, se passionne pour la pêche au Pollet, et en écrit une histoire intitulée:
Le visage de la femme grosse. Pour la réalisation du livre, il demande à lun de
ses amis de laider, Jean-Louis Gilet, qui joue avec lui au sein du groupe de
théâtre amateur, la compagnie Ango. Spécialiste de lenregistrement sonore aux
archives départementales, ce dernier participe aux interviews de Polletais, marins,
épouses de pêcheurs, retraités... Le livre est rapidement épuisé, mais la matière
extraite est riche. Cest ainsi que naît, en 1985, la première exposition de
lEstran (Espace Scientifique et Technique des Recherches Aquatiques et de la
Navigation), installée dans lancien Foyer du marin, au Pollet.
Suit bientôt un événement social dimportance qui va sceller
lenvie des deux hommes, et des amis, marins ou non, de constituer un espace
muséographique: la fermeture des ACM. Les deux compères de «la femme grosse»
apprennent, toujours au sein de la compagnie Ango, par Marc Couturier, ancien traceur des
chantiers de la Manche, quun impressionnant stock de demi-coques, plans, anciens
outils... va être détruit. Le syndic nommé pour solder le conflit social leur indique
quil pourrait céder ce matériel... à une association, pas à des particuliers.
Parallèlement, le Jacques Morgan, le dernier chalutier riveté de Dieppe, désarme... Et
si le bateau servait de lieu de découverte de ce patrimoine ? Lun dans
lautre, le temps de démêler ce qui est utopiste de ce qui est faisable,
lassociation se fonde, avec lidée de créer un espace muséographique où se
rencontreraient patrimoine et technologie, évolution des métiers de la mer et ateliers
dinsertion permettant à des personnes en situation précaire de retrouver goût à
la vie sociale.
En 1988, naît la première grande exposition: lair du large. Huit mille
visiteurs en trois mois dans les anciens locaux Edf. Lassociation est déjà
soutenue par un collège dentreprises privées de pointe: de Davigel à Nestlé.
Puis vient Passeport pour la Coquille Saint-Jacques: un concept nouveau mêlant
exposition, livret pédagogique, film (réalisé par la société de Denis Poidvin, France
Images Production). Ensuite, ce seront De la mer à lassiette, la filière pêche,
voiles et voiliers, falaises et galets, la genèse dun chalutier... qui seront
autant despaces spécifiques dans la future Cité de la mer. Animations de la foire
au hareng, remise en oeuvre des chasse-marées dans lélan du rallye pédestre...
LEstran multiplie les actions... et le travail bénévole comme des professionnels
ne le feraient peut-être pas.
Présence active au Défi des ports auquel participent des pêcheurs dieppois en
Bretagne et dans la Manche, aux rassemblements de vieux gréements à Douarnenez ou Brest,
aux Voiles de la Liberté avec le Côte dAlbâtre de Serge Pereira, autre passionné
qui avait entrepris seul la remise en état de ce vieux canot polletais.
Le premier à faire confiance aux bénévoles de lassociation pour la
préfiguration dun «lieu Estran» sera Jean-Claude Chauvière, adjoint au tourisme,
président du Pôle de développement touristique. Puis viennent des entrepreneurs, des
collectivités. Des contrats emploi-solidarité permettent la remise en état du
«stock»... Imaginé dans un premier temps dans lancien Asile Thomas, la Cité de
la Mer verra finalement le jour après destruction du bâtiment et reconstruction
dun outil neuf dont la conception fut confiée à larchitecte Caroline Bonnet.
Linauguration se fait en grande pompes et avec bien du coeur en mai 93.
Anita Conti est la marraine du lieu. Un lieu qui filera à toute vapeur jusquau
moment où les choix de lauto-gestion (un rêve de bénévoles qui nont jamais
compté leur temps et leur énergie) savèreront illusoires. Quelle est la meilleure
solution pour renflouer un navire qui séchoue? Mais la force de la cité de la mer
est inaliénable, même si cela la pénalise aujourdhui. Cette force, cest la
passion et le coeur, désintéressés, de ceux qui ont créé ce lieu dans le sillage
dEric Tavernier. |