Journal du 14 septembre 1999

A la suite de la démission du président de l'ESTRAN
conseil d'administration extraordinaire demain

Comment remettre à flot la Cité de la mer ?

A son retour du Canada, dans les prochaines heures, Christian Cuvilliez trouvera un dossier de plus sur son bureau. Avec le tampon «URGENT». Car la Cité de la mer connaît une crise très grave et elle risque de sombrer, comme Les Infos l’annonçaient vendredi dernier. Le député-maire l’évoquera certainement lors de sa traditionnelle déclaration ouvrant la session du conseil municipal, justement programmée ce jeudi à 18 h 30. Mais il n’apportera peut-être pas de solution miracle.

La ville a déjà fourni une aide appréciable en débloquant il y a quelque temps une avance de 300.000 francs pour faire face aux difficultés de trésorerie de l’ESTRAN. Mais le refus du conseil général de s’engager dans une aide même exceptionnelle «dans l’état actuel de la situation» modifie les données.

Le président de l’ESTRAN, Eric Tavernier, également conseiller municipal - socialiste - de Dieppe, a réagi doublement: en donnant sa démission d’une part, en exigeant du président du conseil général un démenti et des excuses pour certains propos tenus dans le rapport du cabinet Axes management, audit demandé par le Département pour y voir clair justement sur la situation de cette association.

Même si la vie continue - accueil du public ce week-end, visites organisées dans le cadre des Journées du Patrimoine à la fin de la semaine, réception de classes de mer en octobre, préparation d’une nouvelle exposition sur «Dieppe un port» - un dépôt de bilan pourrait s’accompagner d’une cessation d’activités. Dommageable pour tout le monde: les salariés de la Cité de la mer, les scolaires, associés à de nombreuses activités et notamment à la prochaine expo, les stagiaires en action d’insertion, le public et Dieppe.

Car l’ESTRAN-Cité de la mer (c’est un tout, et c’est un des reproches effectués dans l’audit) fait désormais partie intégrante de la vie dieppoise. «C’est un atout touristique», proclame le syndicat d’initiative. Et sa fermeture causerait un vide préjudiciable.

Seulement, lors de la naissance de la Cité de la mer, il y a six ou sept ans, Eric Tavernier, qui l’a portée sur les fonds baptismaux, et la petite équipe qui entourait ce personnage aussi dynamique que chaleureux, ont fait un pari qu’il est facile maintenant de juger stupide: un tel musée doit pouvoir vivre sans apport extérieur. Va encore pour le mécénat d’entreprise, plus développé à l’époque que maintenant, mais pas de subvention municipale, départementale, régionale pour boucler le budget.

«Ça devrait être la ligne de conduite de tous les musées», tonne encore le président - homme orchestre de l’ESTRAN. Seulement la réalité est tout autre. Et malgré plus de 41.000 entrées l’an dernier - chiffre que l’audit ramène à 28.000 entrées véritablement payantes-qui en fait par exemple l’égal du chateau-musée de Dieppe au niveau de la fréquentation, l’ESTRAN, dans son bilan annuel, est régulièrement en déficit. De combien? Chacun analyse les chiffres selon ses propres paramètres. L’audit avance un déficit cumulé de 1.700.000 f. Le trésorier de l’ESTRAN, lui, n’en conserve que la moitié, excluant le remboursement des emprunts à long terme de son calcul. Mais banques et experts-comptables avaient depuis déjà plusieurs années tiré la sonnette d’alarme. Et grosso-modo, la Cité de la mer perd 700.000 francs par an.

Une partie de l’argent est récupérée par l’intermédiaire des actions d’insertion et de recherches liées à la mer. Une d’elles, ainsi, a démarré en février dernier au profit de personnes bénéficiaires du RMI sur le thème «Hissons la grande voile». Une autre, par l’intermédiaire d’EDULIS, cherche à établir un site de production et de vente de moules à Dieppe. Et comme ce sont les services généraux de la Cité de la mer qui servent de support administratif à ces opérations, ils récupèrent en compensation une partie des crédits attribués. Ce qui d’ailleurs fait tiquer le conseil général mais aussi le conseil régional: les deux assemblées estiment qu’il serait plus logique et plus sage de dissocier justement les deux branches et les deux comptabilités: cité de la mer d’un côté, actions de l’autre.

Quoi qu’il en soit, l’ESTRAN a donc du mal à régler ses fournisseurs et à payer son personnel: les délais sont parfois longs. D’où sa recherche d’un partenaire sur le long terme. Et l’étude préalable demandée par le conseil général qui débouche sur un désaveu de la gestion - ou plutôt de l’absence de véritable gestion selon les propos de Charles Revet, parlant de flou artistique - d’absence de véritables perspectives concrètes et sur la mise en cause de son président.

Comment s’en sortir? Pas évident. Car même si une autre gestion, plus structurée, plus performante, peut être mise en place, le déficit ne se résorbera pas d’ un coup de baguette magique. A moins de faire de la Cité de la mer un musée municipal comme le chateau-musée ou départemental comme Martainville et donc de faire payer le contribuable à travers les impôts. Mais ce ne sera plus «l’enfant» de Eric Tavernier...

Eric Tavernier :
«JE DEMISSIONNE ...MAIS JE VEUX DES EXCUSES»

Durant le week-end, Eric Tavernier a mûri sa réflexion en étudiant de près le rapport du cabinet Axe Management. Et hier matin, tout en confirmant sa démission, il a adressé une autre lettre au président du conseil général pour dénoncer le procédé employé et «exiger un rectificatif, voire un démenti formel sous peine de procédure judiciaire pour diffamation pouvant porter atteinte à ma personne».

Eric Tavernier affirme que l’étude commanditée n’a aucune existence légale et elle laisse croire qu’il dirigeait deux associations dont une sans consistance juridique. Mais c’est sur le plan financier qu’il riposte avec vigueur: «Vous affirmez que le déficit réel est de 1.700.000 f. C’est faux et extrêmement grave car pouvant apporter dans de très brefs délais atteinte aux vingt emplois que nous défendions. Votre déclaration risque d’avoir pour effet de bloquer les dossiers en cours et notamment trois subventions en cours de versement ou en cours de programmation. Le Trésorier Payeur Général peut bloquer les règlements en cours de mandatement entraînant alors un arrêt définitif des activités pour cessation de paiement avec pour conséquences le licenciement des vingt salariés et la mise en difficulté des fournisseurs qui, même avec des délais trop longs, ont toujours vu leurs créances honorées.

Enfin, vous écrivez que jusqu’alors j’avais la possibilité de signer des chèques pour le paiement des achats mais qu’elle ne m’est plus offerte. Et il est ajouté: «il est révélateur que les membres du bureau d’une association prennent pour décision de retirer la signature des chèques à son président». Or, mardi 7 septembre je signais encore 75.000 francs de chèques en contrepartie de la mise en paiement partiel d’une subvention. Ces insinuations n’ont qu’un but: discréditer l’association ESTRAN et porter atteinte à son président.»

Pour Eric Tavernier, il s’agit de «basse besogne politique». Et il exige réparation sous forme d’excuses et de démenti.

La Cité de la mer : le coeur, d’abord

Du Foyer du marin au bout du quai :
une histoire de passions

Lorsqu’elle fut inaugurée en mai 1993, la Cité de la mer de Dieppe avait reçu le soutien de tout ce que le monde institutionnel compte d’autorités. C’est qu’avec 8 MF pour le bâtiment et près de 5 MF pour l’investissement, chacun avait intérêt à participer à l’élan. Un élan, véritable lame de fond à l’époque, qui était né de la passion d’un homme, Eric Tavernier, relayé par d’autres amateurs du patrimoine maritime.

Ce furent dix ans de travail, de bénévolat, d’actions tous azimuts qui permirent la création de la Cité de la mer. Au début des années 80, Eric Tavernier, enseignant, se passionne pour la pêche au Pollet, et en écrit une histoire intitulée: Le visage de la femme grosse. Pour la réalisation du livre, il demande à l’un de ses amis de l’aider, Jean-Louis Gilet, qui joue avec lui au sein du groupe de théâtre amateur, la compagnie Ango. Spécialiste de l’enregistrement sonore aux archives départementales, ce dernier participe aux interviews de Polletais, marins, épouses de pêcheurs, retraités... Le livre est rapidement épuisé, mais la matière extraite est riche. C’est ainsi que naît, en 1985, la première exposition de l’Estran (Espace Scientifique et Technique des Recherches Aquatiques et de la Navigation), installée dans l’ancien Foyer du marin, au Pollet.

Suit bientôt un événement social d’importance qui va sceller l’envie des deux hommes, et des amis, marins ou non, de constituer un espace muséographique: la fermeture des ACM. Les deux compères de «la femme grosse» apprennent, toujours au sein de la compagnie Ango, par Marc Couturier, ancien traceur des chantiers de la Manche, qu’un impressionnant stock de demi-coques, plans, anciens outils... va être détruit. Le syndic nommé pour solder le conflit social leur indique qu’il pourrait céder ce matériel... à une association, pas à des particuliers. Parallèlement, le Jacques Morgan, le dernier chalutier riveté de Dieppe, désarme... Et si le bateau servait de lieu de découverte de ce patrimoine ? L’un dans l’autre, le temps de démêler ce qui est utopiste de ce qui est faisable, l’association se fonde, avec l’idée de créer un espace muséographique où se rencontreraient patrimoine et technologie, évolution des métiers de la mer et ateliers d’insertion permettant à des personnes en situation précaire de retrouver goût à la vie sociale.

En 1988, naît la première grande exposition: l’air du large. Huit mille visiteurs en trois mois dans les anciens locaux Edf. L’association est déjà soutenue par un collège d’entreprises privées de pointe: de Davigel à Nestlé. Puis vient Passeport pour la Coquille Saint-Jacques: un concept nouveau mêlant exposition, livret pédagogique, film (réalisé par la société de Denis Poidvin, France Images Production). Ensuite, ce seront De la mer à l’assiette, la filière pêche, voiles et voiliers, falaises et galets, la genèse d’un chalutier... qui seront autant d’espaces spécifiques dans la future Cité de la mer. Animations de la foire au hareng, remise en oeuvre des chasse-marées dans l’élan du rallye pédestre... L’Estran multiplie les actions... et le travail bénévole comme des professionnels ne le feraient peut-être pas.

Présence active au Défi des ports auquel participent des pêcheurs dieppois en Bretagne et dans la Manche, aux rassemblements de vieux gréements à Douarnenez ou Brest, aux Voiles de la Liberté avec le Côte d’Albâtre de Serge Pereira, autre passionné qui avait entrepris seul la remise en état de ce vieux canot polletais.

Le premier à faire confiance aux bénévoles de l’association pour la préfiguration d’un «lieu Estran» sera Jean-Claude Chauvière, adjoint au tourisme, président du Pôle de développement touristique. Puis viennent des entrepreneurs, des collectivités. Des contrats emploi-solidarité permettent la remise en état du «stock»... Imaginé dans un premier temps dans l’ancien Asile Thomas, la Cité de la Mer verra finalement le jour après destruction du bâtiment et reconstruction d’un outil neuf dont la conception fut confiée à l’architecte Caroline Bonnet.

L’inauguration se fait en grande pompes et avec bien du coeur en mai 93. Anita Conti est la marraine du lieu. Un lieu qui filera à toute vapeur jusqu’au moment où les choix de l’auto-gestion (un rêve de bénévoles qui n’ont jamais compté leur temps et leur énergie) s’avèreront illusoires. Quelle est la meilleure solution pour renflouer un navire qui s’échoue? Mais la force de la cité de la mer est inaliénable, même si cela la pénalise aujourd’hui. Cette force, c’est la passion et le coeur, désintéressés, de ceux qui ont créé ce lieu dans le sillage d’Eric Tavernier.

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