| Ouf! La passerelle Guynemer est enfin sortie
de larrière-port. Depuis un an, elle attendait quon la tire de sa fâcheuse
position: en pleine nuit, le 8 décembre 1998, elle sétait retournée.
Lexpert a commencé de se pencher sur elle afin de comprendre lorigine de cet
incident qui, heureusement, ne fit aucune victime. On ne sait naturellement pas encore si
elle pourra être réutilisable un jour et, le cas échéant où elle pourrait être
réinstallée. Le port de commerce, lui, peut donc reprendre du service, la passe à
lentrée étant à nouveau accessible aux cargos. La passerelle a fait de la
résistance, retardant léchéance de plusieurs marées. Mais le navire-bigue Norma
a eu raison de ses quelque quatre cents tonnes hier midi. Sous le regard de spécialistes
et de curieux attirés par le grand spectacle. Cest une belle
manipulation. Sur le quai, elle est vraiment impressionnante...» Directeur de
Frabeltra, M Michaux sentretient avec Thierry Hubscher et Jacques Courbier, les
responsables locaux de la Direction départementale de lEquipement, chargée de
lopération de relevage. Il pourra aussi féliciter ses techniciens pour la qualité
du travail: on a incontestablement affaire à des pros.
Il est presque 13 heures en ce jeudi 25 novembre. Et chacun pourra aller
déjeuner lesprit tranquille. La passerelle repose enfin sur ses massifs de poutres
constitués sur des lits de gravier. «Cest bon, elle est calée», souffle
Jacques Courbier, un paquet de sacs PVC à la main. Car la passerelle ségoutte
toujours et le quai risque dêtre rapidement transformé en piscine. Il lui faut
fabriquer une rigole pour orienter leau vers le bassin tout proche.
Il na pas beaucoup dormi ces dernières nuits, lingénieur des
services maritimes de la DDE. Il avait annoncé la couleur (lire Les Infos de
vendredi dernier): «relever la passerelle Guynemer ne sera pas une mince affaire».
Et les premières tentatives devaient lui donner raison: élinguée comme prévu aux deux
extrémités à partir du ponton-grue Waasland et du navire-bigue Norma,
elle penchait dun côté.
Pourtant la première opération, mardi matin, sétait déroulée à la
perfection: couper les chaines la liant au corps mort. Et alors tout laissait espérer le
respect du planning: le relevage de la passerelle dans la nuit de mardi à mercredi, puis
du corps mort, et retournement de la passerelle. Et larrière-port devait être
libéré vendredi, un, cargo étant attendu en fin de semaine venant du Maroc. Il trouvera
finalement place libre mais les ingénieurs de la DDE et de Frabeltra et les autorités
portuaires auront eu des sueurs froides.
De marée en marée
MARDI MIDI : Les chaînes ont été coupées par des
plongeurs. On commence à vider les ballasts afin dalléger au maximum
lensemble long de 60 m et dun poids estimé sans le corps mort à 250-300
tonnes. Tout paraît prêt pour les manoeuvres de relevage de la passerelle, programmées
pour la marée de la nuit.
MARDI SOIR : Des curieux sinstallent le long des barrières isolant
le chantier ou sur la passerelle Amiral Rolland. La pleine mer est à 23 h 47. La
passerelle semble planer au dessus de leau, suspendue aux filins des deux bateaux de
Frabeltra. Elle a été décalée par rappport au quai et tirée vers la passe. La pluie
et labsence de toute intervention font progressivement fuir les badauds. En effet,
dans la soirée, lopération a été remise à la marée suivante pour des raisons
techniques.
MERCREDI MIDI: Une marée de 9,80 m et un coefficient de 109. Pas de
vent, pas de houle. Cest bon. Et vu lheure, dautres spectateurs
saccoudent aux barrières. Un zodiac examine les flotteurs. Mais quelques minutes
plus tard, le staff technique sen va. Nouveau report. La raison : lunité
pèse quelques dizaines de tonnes de plus que prévu à une extrémité, malgré la
vidange des ballasts. Son séjour dans la vase sans doute. Il faut revoir lélingage
pour éviter tout déséquilibre.
MERCREDI MINUIT : Les spectateurs se font très rares. Avec raison car le
relevage a été une nouvelle fois décommandé dans la soirée. Un problème de centre de
gravité, toujours à cause du poids supplémentaire. Les calculs sont refaits. Et, en
tenant compte de la disposition des lieux, un choix est fait: seule la Norma prendra en
charge ce colis (très) lourd.
JEUDI MIDI : La Norma est en position. La marée est encore de 9,80 m. A
partir de vendredi elle baisse et le relevage commencera à poser problème pour
lactivité portuaire. Cest donc le jour où jamais. Vers 11 h la passerelle
est suspendue dans le vide au bout de la Norma: ça sannonce enfin bien.
A 12 h : le navire-bigue commence à approcher du quai. Les spectateurs
sortent leurs appareils-photo mais retiennent leur souffle. Les techniciens aussi. Vers 12
h 15 la passerelle surplombe la terre ferme. Des techniciens passent dessous pour disposer
des baches car elle fuit. «Ils ont drôlement confiance dans leur matériel»,
murmure un officier du Port. Car ils ont quelque trois cents tonnes au-dessus de leur
tête.Et le casque, en cas de rupture, ne les protégerait guère.
12 h 30 : La Norma dépose délicatement la passerelle sur ses assises.
Cest gagné.
Il ne reste plus quà vérifier quelques calages...et à préparer la
suite.
La suite, cest le relevage du corps mort, pesant a priori 240 tonnes. Il
devrait intervenir au cours de la nuit dernière. Et, heureusement, il nétait pas
envasé, contrairement à ce qui était redouté.
La fin technique, cest le découpage des flotteurs, pour cette fin de
semaine. Et le départ des deux engins de Frabeltra vers dautres gros chantiers...
Denis LEPRETTRE
Frabeltra:
«Heureusement, on avait vu grand»
Une belle manipulation», répète M. Michaud sur le quai
Guynemer. «Cest notre travail, cest vrai mais cest quand même un engin
impressionnant quand on le voit ainsi à terre». Le directeur de la société Frabeltra
est donc satisfait. «Dans ce genre dintervention, on amène toujours des moyens
plus importants que ceux a priori prévus», commente-t-il. «On ne sait jamais».
Et lexpérience a bien parlé. Car la passerelle avoisinait finalement les
quatre cents tonnes, soit bien plus que prévu. «Mais la Norma peut en soulever six
cents», assure le spécialiste. «Heureusement quon peut disposer de tels moyens»,
le coupe Thierry Hubscher (DDE). «Sinon jamais on naurait pu relever la
passerelle».
Frabeltra, récemment sest occupée de lécluse de Tancarville au
Havre. A Dieppe la société a il y a quelques mois travaillé à la pose dun duc
dalbe dans le port extérieur pour protéger le Superseacat. Mais le relevage de la
passerelle constituait un chantier dune toute autre envergure!
Et maintenant?
Maintenant, place à lexpert qui a commencé à
examiner la passerelle pour essayer de comprendre pourquoi elle sest retournée
lan dernier, ce qui sétait déjà produit vers 1980, une année après sa
mise en service.
Après, tout dépendra si elle peut ou non reprendre du service. Mais Eveline
Duhamel, présente sur place hier midi, a déjà souligné que, quelle que soit la
décision, elle ne serait pas remise en place dans larrière-port, les navires plus
volumineux désormais attendus ayant besoin de davantage daisance pour éviter
(faire demi-tour) à cet endroit. |