Journal du 6 octobre 1998

L'équipage du "Ma Monette" sain et sauf
Michel Berthe, patron : "Je ne souhaite ça à personne"

Vendredi, vers 1 h 30, le coquillard dieppois "Ma Monette" a coulé en quelques minutes à l’Est de la bouée de Greenwich. Les cinq hommes d’équipage autour de leur patron Michel Berthe s’en sont sortis sains et saufs, et ont été récupérés et ramenés à terre par leurs collègues du "Saint-Thomas". Pour le patron du "Ma Monette", ce naufrage doit maintenant entrer au rang des souvenirs. Même si les traces de cet accident bouleversent toujours ces hommes qui fondent toute leur vie sur la mer.

Assis à une des tables du "Retour" où Raymonde, sa compagne, le réconforte, Michel Berthe ne dramatise pas le naufrage dont son bateau, lui et ses matelots ont été victimes dans la nuit de jeudi à vendredi, vers 1 h 30. Le patron, et ses hommes d’équipage, Pascal Ramel, mécanicien, Pascal Régnier, second, Bruno Sénécal, Laurent Maret et Guillaume Fleury, en sont sortis vivants. Là est l’essentiel. "Si on avait perdu quelqu’un, je n’aurais jamais pu en parler", dit dans un souffle l’un des plus solides patrons du port de pêche de Dieppe. Il est même celui qui a vu la mort de plus près, en cette première marée à la coquille. "Quand le bateau a été englouti, il a été aspiré, un peu plus, il ne remontait pas", jette sa compagne. D’un geste, il indique qu’il n’a pas envie de parler de ça. Il est là. C’est le principal.

"Tellement vite"

A l’heure réglementaire pour l’ouverture de la saison de coquille-Saint-Jacques, le Ma Monette a appareillé en compagnie du Saint-Thomas de Ludovic Delandre qui allait récupérer les naufragés, et du Genevic. "On travaille toujours ensemble, explique Michel Berthe, comme les trois mousquetaires." Et c’est vrai que les trois bateaux sont réputés pour leur rendement et la qualité de leur production. "On était en pêche depuis midi, à peu près à quarante milles de Dieppe, à l’est de la bouée de Greenwich. Ca s’est passé tellement vite, il n’y a pas grand-chose à raconter." Brusquement, les câbles du train de dragues se sont tendus. "Le matériel était pris par le fond, complète le patron, on était en train de virer." Patron aguerri, Michel Berthe a aussitôt filé du câble, pour amortir la tension. Il était trop tard, toutes les manoeuvres étaient vouées à l’échec. Le coquillard a gité sur babord.

La mer dans le sang

Avec la présence d’esprit, les réflexes des hommes qui ont déjà vécu des situations délicates, parfois dangereuses en mer, Michel Berthe a aussitôt lancé un appel de détresse, fait mettre un bombard à l’eau, et ordonné à son équipage d’y prendre place. En quelques instants, le bateau a coulé.Un second canot de sauvetage s’est gonflé automatiquement, mais il est vite parti à la dérive. Dernier à bord, aspiré un court instant par la masse du navire, le patron a été récupéré par ses matelots. Une demi-heure après, le Saint-Thomas arrivait à proximité des naufragés. Ils étaient sauvés. Réchauffés, revêtus de vêtements propres, ils ont été débarqués au petit matin. Les sapeurs-pompiers attendaient le mécanicien pour le conduire à l’hôpital afin de soigner des blessures aux chevilles provoquées par la drisse d’un des canots de survie.

Aujourd’hui, Michel Berthe et ses hommes d’équipage ont parfaitement conscience qu’ils reviennent de loin. Et que la mer les a épargnés. "Je ne souhaite ça à personne", dit le patron. Son bateau, un navire en bois de 18 mètres, il le connaissait par coeur. "J’ai navigué dessus pendant trois ans comme matelot, et je l’ai acheté il y a dix-sept ans. Il va falloir retrouver quelque chose maintenant. Il me reste trois-quatre ans à tirer avant la retraite. C’est dur de repartir à zéro."

Mais Michel Berthe, connu sur les quais pour ses qualités de marin et sa rigidité sur les consignes de sécurité, a la mer dans le sang. "Quand je ne suis pas en marée, je sors avec mon canot. Pour me détendre." Depuis vingt-sept ans, il navigue. Agé de 25 ans, après avoir travaillé comme "simple boucher parce que mes parents ne voulaient pas que j’aille à la mer", le Rouxmesnillais a embarqué à Dieppe. Depuis, il n’a jamais cessé d’être ce marin qui, vendredi dernier, a su prendre les bonnes décisions au bon moment.

Eric Sénécal.


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