Journal du 17 novembre 1998

Le Camisard sombre au large des côtes anglaises
Alain Freullet, patron armateur : "Je vais reconstruire un autre bateau"
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Le Camisard, chalutier de 24 mètres,
lors de son lancement à Boulogne en 1987.

Vendredi matin vers 7 h, le Camisard, un des chalutiers de Dieppe les plus performants, a coulé au large de Douvres. Un accident que le patron armateur Alain Freullet explique par la probable présence d’un câble sous-marin. Indemnes, les sept membres d’équipage ont pu regagner Dieppe dans la soirée. Avec un tempérament inaltéré, le patron dieppois envisage de reconstruire un bateau neuf.

Il ne faisait pas mauvais temps, à cet endroit-là, nous étions à l’abri des côtes anglaises. Il restait juste une petite houle d’un grain de la veille, mais rien à côté de ce qu’on a vécu ces dernières semaines.» Ses enfants et son épouse réunis autour de lui, Alain Freullet, malgré la fatigue de l’épreuve qu’il vient de vivre, ne perd pas son optimisme. «On est tous là, c’est le principal.» Le naufrage de son chalutier, le Camisard, Alain Freullet l’a pris comme un élément naturel des risques de son métier. Un des plus éprouvants et parfois, des plus injustes qui soit.

 

«Il nous restait une demi-heure de traîne à faire, explique-t-il, d’un seul coup, les câbles du chalut ont arrêté de filer.» Le Camisard se trouve alors le long du banc de Falls, à une quinzaine de milles nautiques de Douvres. «Ce n’est pas la première fois qu’on croche, même dans des gros temps, ça n’a jamais fait ça. Ce doit être un câble dans le fond, que je ne connaissais pas. A cet endroit, il n’y a pas de carcasse.» Malgré les manoeuvres immédiates de l’équipage très expérimenté, le bateau a vite pris de la gîte, embarquant beaucoup d’eau.

Le patron bloqué

Sans tenter l’impossible, Alain Freullet donne l’ordre à ses matelots de mettre les bombards à l’eau. Les canots de sauvetage qui allaient permettre à l’équipage de s’en sortir sain et sauf. Tandis que le mécanicien Stéphane Delval expédie un SOS et donne la position du chalutier, les autres hommes se glissent à bord des canots. Mais tout va très vite, le bateau lève le nez. Et Alain Freullet, le patron, se retrouve à l’intérieur de la cabine, incapable de sortir de seul. «Le bateau levé comme ça, c’est comme si j’avais dû grimper un mur pour atteindre la porte de sortie. C’est mon second, Jean-Paul Pérez, et un autre matelot, René Clapisson, qui m’ont sorti.»

Pendant ce temps, le Cross (centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage) Gris-Nez répercute le SOS. Un chalutier, un cargo roulier et un car-ferry se déroutent pour porter secours aux naufragés.

«Une-demi-heure plus tard, le bateau s’est enfoncé. Il a fait comme le Titanic, il est remonté et il a coulé tout droit.» En une demi-heure,(1) tout était joué. «Les gars ont été formidables, souligne Alain Freullet, tout le monde s’est bien comporté, même le petit mousse de l’école de Fécamp, Thomas. Il avait appris des techniques de survie.» Thomas Pasquier, âgé de 16 ans et demi, en seconde année de formation de CAP de matelot au lycée maritime de Fécamp, se souviendra sûrement longtemps de son stage.

Mais heureusement, tout l’équipage (les matelots Guy Anger et Christian Desjardins en plus de ceux déjà cités, tous de la région dieppoise à l’exception du mécanicien, un Boulonnais) était récupéré rapidement par le cargo roulier. Les sept hommes, après avoir subi des examens médicaux en Grande-Bretagne à l’hôpital de Canterbury dans le Kent, ont été rapatriés à Calai, et ont rejoint Dieppe dans la soirée.

Reconstruction

«Pour les gars, c’est pas marrant, ajoute Alain Freullet, il va falloir qu’ils retrouvent du boulot, en attendant...» En attendant qu’il fasse reconstruire un bateau neuf. Parce qu’à peine remis de ses émotions, le patron armateur sait bien qu’il ne doit pas rester les deux pieds dans le même sabot. Il a encore quelques années avant la retraite. Et il a déjà prouvé qu’il était un excellent marin, battant et expérimenté.

Avec un équipage permanent de huit hommes travaillant à tour de rôle pour respecter les repos et vacances, le Camisard était une valeur sûre. «La semaine dernière, on avait pêché trente tonnes. Avec des quantités pareilles, on doit vendre à Boulogne. A Dieppe, les marchés ne peuvent pas tout écouler.» Lancé en 1987, le chalutier de presque 24 mètres avait succédé au Père Camisard. «Il n’était plus assez gros, c’est pour ça que j’avais fait construire celui-là.»

Agé de 49 ans, Alain Freullet navigue depuis 34 ans. En 1964, il embarquait à l’âge de 15 ans sur les sillages de son père et de son oncle, tous deux patrons pour de petits armateurs. Il prend son premier commandement à l’âge de 22 ans. «Ensuite, avec les coopératives, c’était plus facile pour construire des bateaux. Aujourd’hui, on n’a quasiment pas d’aide. Le conseil général et la Région n’aident pas beaucoup, comparé à d’autres départements de France. Les banquiers devraient me suivre. Mais si ce n’est pas possible, il faudra que je m’expatrie à Boulogne. Ce serait dommage, mon père, mon grand-père, mon arrière grand-père étaient des Dieppois.»

D’un signe de tête, il désigne son fils aîné, âgé de 15 ans. «Il a envie de reprendre le métier, il faudra bien que je l’aide.» Pour le moment, la famille profite des retrouvailles. Mme Freullet soigne son petit monde. Pendant une demi-heure vendredi, elle a cru au pire. Un coup de fil l’avait alertée du naufrage, prévenant que trois hommes seulement avaient été sauvés.

Eric Sénécal

(1)Conditions de naufrage qui font penser à celui subi il y a quelques semaines par l’équipage du Ma Monette, un coquillard dieppois.


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