Journal du 27 octobre 1998

L’avenir de la liaison Dieppe/Newhaven

La ligne peut-elle encore perdre
plusieurs millions de livres chaque année ?

Le Cambria est resté à quai une partie du week-end: arrivé samedi à 14 h 05, il n’a quitté le terminal dieppois que dimanche à 16 h 25 avant de reprendre progressivement son sillon. Pour cause de tempête. Mais le coup de vent annoncé par la météo pour les prochains jours touchera à nouveau la ligne en fin de semaine: vendredi, la direction de P & 0/ Stena rencontre le personnel. A l’ordre du jour: l’avenir de la ligne Dieppe/Newhaven. Et l’inquiétude règne.

La direction de P & 0/Stena Line tient à informer les représentants du personnel qu’elle doit établir le bilan des résultats enregistrés sur la ligne Dieppe/Newhaven et souhaite les rencontrer afin d’en discuter. Les consultations officielles commenceront le 30 octobre (vendredi donc). Aucun détail ne sera communiqué en attendant les résultats de ces entretiens».

Voilà tout ce que, au siège du nouvel armement, à Douvres, on consent à dire. Il est vrai que la législation française prévoit que ce sont les représentants du personnel qui doivent être informés en priorité. Seulement, en Angleterre, des langues se délient. Et sans verser dans le catastrophisme, nos interlocuteurs s’interrogent sur l’avenir de cette liaison assurée par le car-ferry Cambria et par le bateau rapide Elite, actuellement en révision à Portsmouth.

A Dieppe on attend la journée de vendredi avec impatience : «Nous rencontrons nous aussi ce jour-là les dirigeants de P & 0/Stena Line», commente Jean-Paul Lalitte. «On y verra alors plus clair». Mais le président de la Chambre de comerce et d’industrie de Dieppe ajoute : «L’exploitation actuelle n’est pas satisfaisante». Analyse qui n’est pas nouvelle, hélas...

Abandonner Newhaven?

«High-speed ferry service faces the axe», titrait l’Evening argus dans sa dernière édition. En résumé: le service par bateau rapide est menacé. L’Elite, on le sait, a avancé sa révision à la suite d’une réparation importante et indispensable sur une turbine. Révision que l’armement a justifée en assurant que cela éviterait le retour traditionnel en cale sèche en janvier.

Le journal anglais ajoute que les contrats du personnel temporaire employé sur l’Elite n’ont pas été renouvelés et il se demande comment l’armement pourra faire s’il veut vraiment remettre en service le bateau rapide le 21 novembre, comme le planning le prévoit, car il faudrait donc réembaucher. «Or il a été recommandé à ces personnes de chercher du travail ailleurs».

Le service de presse de P & 0/Stena Line a répondu que les contrats n’ont pas été renouvelés effectivement. Mais la mesure peut se comprendre de la part des employeurs: pourquoi payer du personnel si on n’en a pas besoin pendant un mois? Par contre, s’agissant des menaces sur l’avenir même du service assuré par le bateau rapide, Chris Laming, le porte-parole de l’armement, parle de «spéculation».

L’Evening argus évoque aussi un document de l’armement recommandant d’abandonner les contrats liant la société aux exploitants du port de Newhaven. Et, outre-Manche, on parle d’une ligne Dieppe-Shoreham qui pourrait remplacer la ligne Dieppe-Newhaven. Mais on n’en voit pas l’intérêt car le port de Shoreham n’offre guère plus de possibilités.

80 000 000 F de pertes cette année?

En fait l’inquiétude de la société, née en mars dernier de la fusion de P & 0 et de Stena Line, porte sur les mauvais résultats enregistrés cette année encore sur la liaison Dieppe/Newhaven et qui se traduirait par une perte de 8 millions de livres soit près de 80 millions de francs. Et les recettes auraient, depuis 1993, chuté de 38%. Habitués à gagner de l’argent avec P & 0, les actionnaires supportent sans doute mal ce changement, même si une perte de quelque 6 millions de livres avait été envisagée. Mais, vendredi, incontestablement, P & 0/Stena Line dira qu’il ne peut continuer à accepter de telles pertes...

«DIEPPE, LE CHEMIN LE PLUS COURT...»

La Ligne à la recherche de clients perdus...» C’était le titre des Infos après la visite au terminal en mai dernier de directeurs commerciaux de P & 0/Stena. Et le problème, c’est qu’elle a continué à en perdre cette année. A fin septembre elle avait transporté 550.000 passagers contre 635.000 à la même date en 1997. Et le frêt ne se porte pas mieux.

Les raisons sont certainement multiples et complémentaires.

-LE TUNNEL SOUS LA MANCHE:

Ses répercussions ont du être sous estimées. Il joue sur les recettes des autres moyens de transport. Et même s’il a des dettes, il les remboursera...plus tard.

-PRIVATISATION:

Le tunnel sous la Manche et le Shuttle ont l’aval et le soutien des deux gouvernements.

Sea France, l’ex-partenaire de Stena, est toujours soutenu par la SNCF

-Britanny ferries a l’aide de collectivités territoriales

-P & 0/Stena line doit se débrouiller par ses propres moyens

-PRIX:

La concurrence, notamment dans le Détroit, a engendré un effondrement des tarifs, profitable aux usagers mais pas aux armements. Les promotions ont engendré une fréquentation accrue des navires mais sans faire rentrer suffisamment d’argent dans les caisses.

Si, en France, les tarifs ont été révisés à la hausse, côté britannique, par contre, les promotions restent de rigueur si on veut voir les Anglais traverser. Or 80% de la clientèle est anglaise.

-BATEAUX:

Deux ferries valaient mieux qu’un au niveau du frêt. C’est ce qu’explique la CCID en parlant d’exploitation non-satisfaisante. Avis partagé par des transitaires et des transporteurs qui, faute de liaisons en nombre suffisant, traversent ailleurs le Channel.

Le bateau rapide a touché une autre clientèle mais n’intéresse guère le frêt. Et faire venir un bateau plus performant que le «Cambria», même relooké, nécessite une mise de fonds importante: environ 10 millions de francs de dépenses supplémentaires pour le Pride of Bruges, testé l’hiver dernier dans le terminal, avant même toute recette supplémentaire. Il faut donc être persuadé de nouvelles recettes pour résorber ce surplus.

-CAMPAGNE PROMOTIONNELLE:

La direction de P & 0/Stena, en venant à Dieppe en mai dernier, était consciente de la chute de la fréquentation. D’où son intention de lancer Outre-Manche, une campagne sur le thème «Dieppe est le chemin le plus court pour gagner le coeur de la France».

Si avec seulement 20% de passagers français, la direction estimait disposer d’un réservoir important notamment dans la région parisienne, Philippe Clément (P & 0/ stena France) reconnaissait que le Shuttle et la desserte de Calais par autoroute constituaient des handicaps. D’où l’intention de cibler la campagne prioritairement en Angleterre et notamment auprès des foyers aux alentours de Londres en leur expliquant que Newhaven n’est pas loin et que la traversée jusqu’à Dieppe ne dure que deux heures quinze minutes. A condition, naturellement, de passer par le bateau rapide et sans qu’il ne connaisse d’avarie. Sinon c’est le Cambria et ça dure quatre heures...

-PERSONNEL:

Si la fusion n’a pas trop joué sur les effectifs à Dieppe ( 200 personnes dont 120 navigants) le personnel en saura plus vendredi sur ce qui l’attend. Rappelons qu’un document rédigé avant la fusion entre P & 0 et Stena Line n’était, sur le plan social, pas très engageant..

QUESTIONS...

La situation inquiète les élus de l’East Sussex. Ainsi, Norman Baker, député travailliste de Lewes (qui comprend Newhaven) a posé des questions au gouvernement britannique sur l’avenir de la Ligne. Et il a demandé rendez vous à Christian Cuvilliez.

Enquête Denis Leprêttre et Peter Avis


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