Journal du 28 décembre 1999

Solidarité spontanée avec les sinistrés
L'eau, voilà l'ennemie à combattre

Quand on voit ce genre d’images à la télévision, on compatit, c’est vrai. Mais ça nous paraît loin. Seulement, là, c’est à notre tour. Et on se rend compte de l’ampleur de la catastrophe et des drames provoqués». Jacques Emo descend de son 4 x 4 après un nouvel aller-et-retour entre la Saâne en crue, engloutissant sous un flot tumultueux la route de Saint-Valery à hauteur de Ouville-la-Rivière-Longueil-Saint-Denis-d’Aclon, et la mairie d’Ouville-la-Rivière où des familles se réconfortent en ce dimanche soir d’apocalypse.

Comme tant d’autres, l’adjoint au maire d’Ouville est inondé. Mais il ne pleure pas sur son sort. Lui aussi participe à cet élan de solidarité qui fait toujours chaud au coeur. Depuis de longues heures, pompiers, gendarmes, électriciens, techniciens, simples particuliers membres ou non d’associations caritatives, «dépanneurs» en tous genres, sillonnent la région recouverte par les eaux.

Pour beaucoup le réveillon de Noël s’est déroulé les bottes aux pieds. A tenter de repousser, d’évacuer une eau boueuse, fangeuse. Tombée du ciel naturellement et depuis trop de jours. Si bien que les champs, une fois de plus montrés du doigt, ont jeté l’éponge. Et tour à tour les rivières sont sorties de leur lit: Saâne, Scie, Vienne, Yères, Béthune, Varenne, Arques... A tour de rôle ou en même temps. Elles ont pris une place que l’urbanisation leur refuse avant de rentrer dans leur lit à la marée descendante.

Mais le mal était fait. Car ce n’est guère du vent dont la région dieppoise a souffert (une pointe à «seulement» 112 km/h), mais avant tout de l’eau. «Du jamais vu» clament les anciens qui n’en sont pourtant pas à leur première inondation. «A Val de Saâne, la crue a dépassé de vingt centimètres la précédente, de 1995» note Michel Benet, maire qui, lui aussi, a passé ses jours à gérer la crise et pas seulement de son bureau.

Les élus, ça sert vraiment à quelque chose et ils ont montré une fois de plus qu’on ne devenait pas maire pour uniquement revêtir une écharpe tricolore. Puissent leurs concitoyens s’en souvenir. Souhaitons aussi que personne n’ait l’idée de porter plainte contre l’un d’eux sous prétexte que le pont dans la commune n’a pas été prévu assez haut, le bassin de rétention assez grand ou les trottoirs pas assez élevés.

Hier, le préfet a survolé le littoral, histoire de se rendre compte d’en haut de la gravité de la situation. Il faudra du temps et beaucoup d’argent pour effacer les traces de ce week-end de Noël 1999. On reconstruira les routes défoncées, la voie ferrée Rouen-Dieppe sera réparée dès cette semaine. Les multiples entreprises sinistrées rouvriront plus ou moins rapidement leurs portes. Mais personne n’oubliera l’eau dans les maisons, les évacuations, la boue qui salit tout...

Il y a plus malheureux que la région dieppoise malgré tout: dans notre secteur on ne déplore aucune victime: les secours ont agi avec célérité et sagacité et pugnacité, n’hésitant pas à hélitreuiller plusieurs familles en difficulté notamment à Gueures, à La Gaillarde... «Bien sûr, perdre du matériel, des objets, les voir endommagés, ça fait mal au coeur», reprend Jacques Emo. «Mais ce qui a le plus de valeur, c’est la vie».

Personne n’avait prévu, ni même envisagé ces «crues torrentielles», expression de Yvonne Lebourg dont la commune -Ambrumesnil- aura beaucoup de plaies à panser tout comme Longueil -où dimanche on n’accédait que par barque-ou Brachy, Gueures, dévastées, ou Quiberville avec hier soir encore plus d’un mètre d’eau route de Longueil et des ballots de paille et divers objets menaçant la buse, débouché de la Saâne.

Mais madame le maire ne baisse pas les bras. Pas plus que Jean Dasnias qui a sillonné sans arrêt son canton d’Offranville, un canton particulièrement martyrisé. Mais qui peut espérer ne plus connaître cela. Comme huit autres, membres d’un syndicat qui vient de se constituer: le syndicat des Bassins versants de la Saâne, de la Vienne et de la Scie. «Il est né en septembre, il a voté son budget il y a un mois et il a décidé de recruter un ingénieur à plein temps», annonce Yvonne Lebourg. L’heureuse conséquence de la précédente inondation, celle de 1995. Seulement on a trop tergiversé, on a perdu du temps, certaines communes n’en voyant pas l’intérêt : «On ne voit pas pourquoi on paierait puisqu’on n’envoie pas d’eau».

Heureusement la solidarité -même forcée-jouera. Et le syndicat établira des projets à court, moyen et long terme pour éviter le retour d’un tel séisme. En sachant que ça nécessitera certainement des révisions sans doute déchirantes. Et que, malgré tout, le risque zéro n’existera pas.

Mais ça vaut le coup d’essayer. Incontestablement.

Denis LEPRETTRE

Ouville-la-Rivière

«C’était pire qu’en 1995»

Dimanche, toute la journée, l’eau s’est accumulée dans les rues d’Ouville-la-Rivière. «Le niveau est monté constamment de 12 h 30 jusqu’à 18 h» racontait Jacques Emo, adjoint. L’assureur de la rue du Général de Gaulle a été lui-même victime des inondations. Dans sa maison qui jouxte le cabinet, il y avait au moins 80cm d’un mélange d’eau et de boue. Mais l’homme n’a pas hésité à donner un coup de pouce à ses voisins et aux habitants de la commune. Avec son 4X4, il transportait des personnes et du matériel vers des lieux à l’abri.

A 18 h, il a fallu se rendre à l’évidence et évacuer certains riverains avec des zodiacs. Sapeurs pompiers, gendarmes et volontaires ont secouru de nombreuses personnes. Celles-ci trouvaient refuge à la mairie où étaient servis nourriture et café. Pour réchauffer les coeurs et les corps. Ce n’est pas facile de quitter sa maison sans vraiment savoir dans quel état on la retrouvera.

Mais la première préoccupation, c’était de trouver un toit pour la nuit. «Les gens téléphonent à leurs proches et à leurs familles. Les bonnes volontés agissent. Les gens s’hébergent, s’aident à faire passer les meubles d’une maison à l’autre» constatait Jacques Emo. Lui même ne savait pas vers 21 h s’il retournait dans sa résidence et s’il allait dormir chez son frère à Fontaine-le-Dun. «Il est agriculteur. Tous ses bottes de paille ont été emportées par les eaux. Ses bêtes baignent dans les herbages inondés» décrivait-il.

Des entreprises noyées

Les trois rivières qui passent dans la commune n’en formaient plus qu’une. La Saâne, le Clapet et le Monceau dévalaient le village sans se soucier des obstacles. «En 10 minutes, les gens étaient bloqués dans leur maison». remarquait Marie-France Tranchepain, une adjointe. Le maire, Odile Delgove, n’avait jamais vu ça.

Route d’Offranville, on ne passait qu’en bateau. Il a fallu attendre 21h pour que le niveau baisse un peu et que les premiers véhicules puissent franchir l’obstacle.

Souvent épargnée, la place de la Filature baignait cette fois-ci dans l’eau. Le flot charriait son lot d’objets en tout genre. Les quatre entreprises de la zone d’activité voisine ont subi des dégâts. Comme beaucoup d’habitations.

Hier, c’était l’heure du bilan et du nettoyage. Finalement, une vingtaine de personnes ont été relogées et une quinzaine de maisons évacuées. La rivière était bouchée par des emballages. Des matériaux divers jonchaient la voie publique. Il fallait les déblayer. Le passage de la tempête a laissé des traces. Sur le sol et dans les esprits.


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