Quand on voit ce genre dimages à la
télévision, on compatit, cest vrai. Mais ça nous paraît loin. Seulement, là,
cest à notre tour. Et on se rend compte de lampleur de la catastrophe et des
drames provoqués». Jacques Emo descend de son 4 x 4 après un nouvel aller-et-retour
entre la Saâne en crue, engloutissant sous un flot tumultueux la route de Saint-Valery à
hauteur de Ouville-la-Rivière-Longueil-Saint-Denis-dAclon, et la mairie
dOuville-la-Rivière où des familles se réconfortent en ce dimanche soir
dapocalypse.Comme tant dautres, ladjoint au maire
dOuville est inondé. Mais il ne pleure pas sur son sort. Lui aussi participe à cet
élan de solidarité qui fait toujours chaud au coeur. Depuis de longues heures, pompiers,
gendarmes, électriciens, techniciens, simples particuliers membres ou non
dassociations caritatives, «dépanneurs» en tous genres, sillonnent la région
recouverte par les eaux.
Pour beaucoup le réveillon de Noël sest déroulé les bottes aux pieds.
A tenter de repousser, dévacuer une eau boueuse, fangeuse. Tombée du ciel
naturellement et depuis trop de jours. Si bien que les champs, une fois de plus montrés
du doigt, ont jeté léponge. Et tour à tour les rivières sont sorties de leur
lit: Saâne, Scie, Vienne, Yères, Béthune, Varenne, Arques... A tour de rôle ou en
même temps. Elles ont pris une place que lurbanisation leur refuse avant de rentrer
dans leur lit à la marée descendante.
Mais le mal était fait. Car ce nest guère du vent dont la région
dieppoise a souffert (une pointe à «seulement» 112 km/h), mais avant tout de
leau. «Du jamais vu» clament les anciens qui nen sont pourtant pas à
leur première inondation. «A Val de Saâne, la crue a dépassé de vingt centimètres
la précédente, de 1995» note Michel Benet, maire qui, lui aussi, a passé ses jours
à gérer la crise et pas seulement de son bureau.
Les élus, ça sert vraiment à quelque chose et ils ont montré une fois de
plus quon ne devenait pas maire pour uniquement revêtir une écharpe tricolore.
Puissent leurs concitoyens sen souvenir. Souhaitons aussi que personne nait
lidée de porter plainte contre lun deux sous prétexte que le pont dans
la commune na pas été prévu assez haut, le bassin de rétention assez grand ou
les trottoirs pas assez élevés.
Hier, le préfet a survolé le littoral, histoire de se rendre compte den
haut de la gravité de la situation. Il faudra du temps et beaucoup dargent pour
effacer les traces de ce week-end de Noël 1999. On reconstruira les routes défoncées,
la voie ferrée Rouen-Dieppe sera réparée dès cette semaine. Les multiples entreprises
sinistrées rouvriront plus ou moins rapidement leurs portes. Mais personne
noubliera leau dans les maisons, les évacuations, la boue qui salit tout...
Il y a plus malheureux que la région dieppoise malgré tout: dans notre secteur
on ne déplore aucune victime: les secours ont agi avec célérité et sagacité et
pugnacité, nhésitant pas à hélitreuiller plusieurs familles en difficulté
notamment à Gueures, à La Gaillarde... «Bien sûr, perdre du matériel, des objets,
les voir endommagés, ça fait mal au coeur», reprend Jacques Emo. «Mais ce qui a
le plus de valeur, cest la vie».
Personne navait prévu, ni même envisagé ces «crues torrentielles»,
expression de Yvonne Lebourg dont la commune -Ambrumesnil- aura beaucoup de plaies à
panser tout comme Longueil -où dimanche on naccédait que par barque-ou Brachy,
Gueures, dévastées, ou Quiberville avec hier soir encore plus dun mètre
deau route de Longueil et des ballots de paille et divers objets menaçant la buse,
débouché de la Saâne.
Mais madame le maire ne baisse pas les bras. Pas plus que Jean Dasnias qui a
sillonné sans arrêt son canton dOffranville, un canton particulièrement
martyrisé. Mais qui peut espérer ne plus connaître cela. Comme huit autres, membres
dun syndicat qui vient de se constituer: le syndicat des Bassins versants de la
Saâne, de la Vienne et de la Scie. «Il est né en septembre, il a voté son budget il
y a un mois et il a décidé de recruter un ingénieur à plein temps», annonce
Yvonne Lebourg. Lheureuse conséquence de la précédente inondation, celle de 1995.
Seulement on a trop tergiversé, on a perdu du temps, certaines communes nen voyant
pas lintérêt : «On ne voit pas pourquoi on paierait puisquon
nenvoie pas deau».
Heureusement la solidarité -même forcée-jouera. Et le syndicat établira des
projets à court, moyen et long terme pour éviter le retour dun tel séisme. En
sachant que ça nécessitera certainement des révisions sans doute déchirantes. Et que,
malgré tout, le risque zéro nexistera pas.
Mais ça vaut le coup dessayer. Incontestablement.
Denis LEPRETTRE