Journal du 6 novembre 1998

GARDONS LA LIGNE

La délégation dieppoise au Parlement britannique
Londres ne rime pas avec Lourdes mais l'espoir demeure
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Les Dieppois mercredi devant le Palais de Westminster.

Hier, Christian Cuvilliez a posté une lettre. Adressée à la direction de P & 0/Stena Line. Pour solliciter le rendez-vous suggéré dans la missive signée du Managing-directeur reçue mardi. Car on commence à passer aux affaires sérieuses dans le cadre de la sauvegarde de la ligne Dieppe-Newhaven. Et les affaires sérieuses, vous vous en étiez doutés, ce sont les gros sous. Ce n’est pas pour rien si M. Peters précise : «Contrairement à nos principaux concurrents, nous n’avons reçu aucune subvention ni aide publique et il n’est pas notre vocation de prester (Ndlr : assurer) un service public à perte. Or, depuis l’ouverture du tunnel (autre concurrent fonctionnant de manière extra-ordinaire), la ligne Dieppe-Newhaven a perdu plus de 27 millions de livres...»

Le député-maire de Dieppe, qui ne peut accepter une fermeture de la ligne qui signifierait une catastrophe pour Dieppe au niveau humain et économique, a saisi l’ouverture... Hier, coïncidence, l’armement faisait savoir qu’il souhaitait l’organisation d’une table ronde, histoire de voir ce qu’on peut faire. On est donc parti vers des rencontres naturellement indispensables pour sauver la Ligne, le slogan scandé par la délégation dieppoise outre-Manche mercredi.

Et chaque partie aura intérêt à posséder un maximum d’atouts dans son jeu. Dans ce domaine, on peut penser que la municipalité et la chambre de commerce ont raison de travailler chacune de son côté mais en concertation. Jean-Paul Lalitte a reçu mission de ceux qui ont investi des fonds publics dans la réalisation du terminal dieppois et de ses accès (Région, Département) de vérifier si les accords sont bien respectés. Concrètement : l’armement peut-il légalement se retirer comme cela ? Et sinon, quels sont les dédommagements prévus ? En outre, le président de la CCID doit sonder le monde portuaire pour chercher quand même une solution de rechange.

Le maire, de son côté et selon son habitude, fait du forcing public. Comme pour la RN 27 il ya deux ans. L’opposition locale ne manquera certainement pas de lui reprocher cet esbrouffe. Mais elle brillait de façon regrettable par son absence à Londres mercredi. A Londres où, malgré une prudence presque normande, la ministre des Transports a annoncé qu’elle ne pouvait certes rien faire directement (le secteur privé c’est le secteur privé) mais qu’elle irait voir comment ça se passe à Newhaven. Et comme son homologue français Jean-Claude Gayssot, elle connaît parfaitement le dossier et va saisir le commissaire européen pour voir si la règlementation en matière de concurrence et de prédominance est bien respectée.

Si la direction de P&0 espérait voir son projet se concrétiser sans provoquer de vagues, c’est raté. D’autant que la mobilisation au niveau des élus des deux côtés de la Manche s’intensifie : «Save our ferry», c’est le thème de la pétition lancée par le maire de Newhaven. «Notre ferry doit vivre» lui répond en écho le maire de Brighton-Hove. Même l’ambassadeur de France à Londres est dans le coup. Et le personnel de la Ligne, longtemps sur la réserve, encore partagé entre la crainte de faire quelque chose qui pourrait accélérer le processus de fermeture et l’idée que s’il ne fait rien il court à sa perte, paraît lui aussi se mobiliser davantage : il est le premier concerné, même s’il n’est pas le seul.

Les prochains jours paraîtront certainement plus calmes. Mais il ne faut pas laisser retomber la pression qui a déjà obligé l’armement P& 0/Stena à réagir.

Même combat outre-Manche

Nous avons attiré l’attention, suscité la curiosité et la sympathie. Pour le reste, il ne fallait pas croire au miracle. Mais, de part et d’autre de la Manche, les plus hauts responsables sont informés, la population est sensibilisée. Maintenant c’est avant tout au personnel de la Ligne d’intervenir...» Cette journée de 48 heures n’a pas fatigué outre mesure Christian Cuvilliez. Il a mené de main de (député) maire ce déplacement dieppois à Londres pour «sauver la Ligne».

Imaginez la tête des bobbies en faction devant le Parlement britannique. Déjà sur le qui-vive à cause d’un cordon de manifestants anti-Pinochet, voilà qu’ils voient débarquer une horde exubérante de Gaulois - pardon, de Dieppois - la poitrine barrée d’une écharpe bleu banc rouge, brandissant des petits papiers, s’inscrustant sur la chaussée pourtant interdite à tout stationnement piétonnier. Et des dizaines de caméras, parquées comme du bétail dans un enclos, tournent, tournent, en redemandent, exigent des plans «plus près...», «plus loin..» «tournez-vous vers moi...» «non, vers moi..

Les moustaches du chef policier s’ébouriffent. Il ne comprend rien à la situation. Il aurait aimé avoir été mis au courant. Qui c’est ces gens-là ? Pour le Tournoi des Cinq Nations, c’est bien trop tôt... Son flegme britannique légendaire le lâche, d’autant que le «Dieppe Newhaven save the line» que le maire, goguenard, lui colle sous les yeux ne lui inspire rien de reposant : ça sent la manif. En plus des anti-Pinochet, à une portée de banderole...

De radio en télé...

Heureusement, Norman Baker arrive. C’est ce député libéral de Lewes qui a lui aussi décidé de «sauver la Ligne». Et qui a tiré le premier, dès le printemps dernie : «Soyez vigilant», avait-il recommandé à son homologue dieppois. «P&0/Stena Line, ça ne présage rien de bon». Mais faute de billes, à Dieppe on a joué l’attentisme. Jusqu’à ce que la direction de l’armement se dévoile il y a deux semaines en annonçant une consultation du personnel sur l’avenir de la liaison Dieppe/Newhaven, hautement déficitaire selon ses comptes : «27 millions de livres (ajoutez un zéro pour les francs)» depuis l’ouverture du Tunnel. C’est elle qui l’affirme dans une lettre adressée mardi au maire : la mobilisation de vendredi dernier a déjà fait bouger P&0 !

Norman Baker, ce n’est pas un fantaisiste. Et ça rassure le bobby dont le visage exprime un certain désarroi. Car la vedette dieppoise, avec son écharpe tricolore et son papier «Save the line», est toujours fixée par les caméras. Et les figurants figurent toujours sur la chaussée au milieu des limousines et des voitures. Et ça l’exaspérait sérieusement.

La troupe, sur les conseils de son mentor député de Lewes, entame une retraite stratégique : vers le gazon, en face, à quelques dizaines de mètres : l’emplacement «officiel» pour les interviews radio et télévisées, sur fond de Palais de Westminster et de Big Ben qui égrène justement ses douze coups.

La BBC happe notre Asterix dieppois. Pour deux minutes de direct dans son journal : difficile de trouver mieux comme support outre -Manche. «Pour Dieppe, la Ligne c’est vital» répète le maire. «Et pas seulement pour Dieppe. Pour toute la région. Et ici aussi pour Newhaven et tout l’East Sussex». Norman Baker opine.

Même combat

Reste à envahir - pacifiquement - la Chambre des Communes, siège du Parlement britannique : on a traversé pour cela dans les deux cars de Dieppe Voyages que Stephen Licoys a mis à la disposition de la délégation après les avoir ornés de lettres géantes informatrices et revendicatrices : «Dieppe Newhaven save the line». Si après cela les Anglais ne sont pas au courant...

Heureusement, Norman Baker détient le sesame. Ou plutôt les sesames :

- «J’ai 70 billets d’entrée», s’exclame le député.

«ça tombe bien, on est soixante-dix», réplique Sébastien Jumel, attaché parlementaire, qui n’a rien compté du tout. Mais c’était à peu près cela.

Les billets roses et les billets blancs (deux tribunes différentes mais finalement tout le monde sera aux meilleures loges) passent de main en main. Et les sacoches de contrôle en vérification : on n’entre pas dans le Palais de Westminster comme dans un moulin...

C’est vieux comme un bâtiment du XVIIè siècle qu’on n’aurait même pas épousseté. Et le secrétaire porte toujours sa perruque. Des écrans de télévision de contrôle révèlent cependant qu’on est proche du XXIè siècle. ça permet aux Dieppois de savoir qu’une députée de Birmingham essaie de convaincre l’illustre assemblée sur un dossier d’ordre scolaire. Mais l’horlogerie tourne et elle stoppe dans le délai imparti. D’autant que Norman Baker a investi un des bancs réservé à l’opposition, bien vides il est vrai.

En face, sur les bancs du gouvernement, outre Glenda Jackson, (madame la Ministre), deux figures connues des Dieppois : David Lepper et Ted Turner, les deux députés travaillistes de Brighton. Qui n’hésiteront pas à couper - courtoisement et réglementairement - la parole à leur collègue Libéral. Voilà qui réveille les Dieppois vaincus par la fatigue de ce voyage (entamé sur le coup de 2 h du matin sur le parvis de la mairie de Dieppe et qui s’achèvera vers 2 h le jeudi matin), et par le ronronnement de l’intervention que peu comprennent : toujours ces fâcheries avec les langues étrangères.

«Les deux députés ont réagi ironiquement car le député Libéral voulait que, dans une affaire privée, on fasse appel aux pouvoirs publics», traduira un peu plus tard Peter Avis, le plus dieppophile des journalistes anglais. Et il ajoutera : «Mais tous les trois, même s’ils ne sont pas du même bord, tirent en fait le dossier dans le même sens». Christian Cuvilliez sourit : ça le change de l’Assemblée nationale...

Madame la Ministre a pris le micro. Répond. Elle a bien préparé son dossier, très argumenté. Trop. Car on ne plaisante pas avec l’heure. Et le speaker (le chef d’orchestre dans la salle) la coupera en pleine démonstration.

Elle en résumera la fin un peu plus tard au petit groupe qu’elle recevra dans son bureau. Mais Christian Cuvilliez la connaissait déjà: «On ne peut pas faire grand chose, mais...». Dehors, les Dieppois regagnent les cars. Dans le calme cette fois. A la satisfaction du chef de la police. Qui peut donc consacrer ses deux yeux aux manifestants anti-Pinochet, toujours bien là...

La délégation dieppoise à Londres
Comme des grognards...

Qui aime la Ligne me suive mercredi jusqu’à Londres». La proposition du maire a été entendue par soixante-dix grognards regroupés sur le parvis de la mairie battu par la pluie : deux adjoints en mal d’élèves en ce mercredi, Fred Eloy et Marie-Catherine Gaillard, mais aussi Liliane Bozansky, Jean-Jacques Ledoux, Wladyslas Dudek, Arnaud Coignet, autres élus de la majorité (l’opposition brillait par son absence), des syndicalistes CGT, des représentants de l’outillage CCID (mais pas de la direction de la CCID qui préfère certainement conserver une marge de manoeuvre en opérant de son côté), des hôteliers, des restaurateurs, des transporteurs... Même la ville de Fécamp est dans le car : «On est solidaire», plaide Pierre Schwartz. «Si Dieppe est touchée, Fécamp l’est aussi».

Le Cambria attend sans remuer. Ce qui rassure Christiane Lecoeur, adjointe au maire d’Arques-la-Bataille, sujette au mal de mer : «Faut vraiment que ce soit pour la Ligne», soupire-t-elle. Les cales se remplissent de semi : la grève de SeaFrance à Calais a des effets bénéfiques pour la liaison Dieppe -Newhaven.

Les fauteuils du salon réaménagé le printemps dernier serviront de cadre au premier meeting du jour : «La direction de P&0 m’a écrit» se réjouit Christian Cuvilliez. «Elle incite à un rendez-vous. Elle fait remarquer qu’elle est la seule compagnie à ne pas percevoir de subvention des collectivités et qu’elle n’a pas vocation à travailler à perte.» Voilà une ouverture que le maire va saisir : «On s’engage dans une action qui risque d’être longue», résume-t-il.

Save our ferry

La troupe a regagné les cars après avoir essuyé ses vêtements contre les carrosseries des semi : il faut se faufiler comme on peut dans les soutes du car-ferry. Arrivée sur les quais du terminal de Newhaven. Où la sensibilisation paraît moindre que de notre côté du Channel. Le personnel se tait, par peur des représailles apparemment. Mais la délégation municipale attend un peu plus loin, David Tait en tête. «Save our ferry» clame la pétition que les Dieppois signeront sans hésiter.

Même combat, et en commun

Direction Londres et le hall de la Chambre des Communes (lire par ailleurs). Où la délégation se renforce. Michel Agodi, patron de l’office de tourisme de Dieppe, arrive de Paris. Tout comme Henri Weber : le sénateur a, lui, fait un crochet par le bureau de l’ambassadeur de France. Dans ce type de combat on n’est jamais de trop.

Quinze minutes pour convaincre : c’est le temps imparti à Norman Baker. Le député de Lewes résume la situation, s’en prend à P&0 mais aussi à James Sherwood, le patron de Sea Containers et du port de Newhaven, accusé d’exercer du chantage vis à vis du district de Lewes. L’orateur évoque les emplois menacés, la vie économique secouée et demande l’aide du gouvernement. Des Turner et David Lepper auront eux aussi au cours de leurs courtes remarques des mots très durs pour P&0/Stena : «Si l’armement avait cherché à tuer la Ligne, il n’aurait pas agi autrement. On a l’impression d’être trahi...»

Quinze minutes pour répondre : c’est aussi le temps imparti à Glenda Jackson. L’ancienne actrice ne fait pas de cinéma. Elle connaît parfaitement son dossier, mais aussi les limites de sa compétence : «Aucune loi n’autorise le gouvernement à s’immiscer dans une affaire privée. Il serait prématuré de commenter des décisions qui ne sont pas encore prises...» Cependant elle a laissé espérer une modification en faveur d’un système de transport intégré incitant au passage du frêt par Newhaven - Dieppe.

Norman Baker se dira «déçu». Une réaction politicienne : il est dans l’opposition, même si elle est modérée. Christian Cuvilliez l’est moins : c’est le même langage qu’il avait entendu la veille au Palais Bourbon à Paris lors de sa question d’actualité posée au ministre des Transports français. «Tout est dans les ‘mais’, commente-t-il. Les deux ministres des Transports sont alertés. Tous deux soutiennent l’action engagée. Tous deux vont saisir la commission européenne pour vérifier si les accords passés dans le cadre de la fusion entre P&O et Stena Line en mars dernier sont bien respectés. Et même si elle a fait preuve de prudence et de réserve, Madame Jackson a promis de se rendre à Newhaven pour s’intéresser au port et à ses accès. Par contre, toujours pour les même règles de réserve, elle n’a pas pour l’instant accepté mon invitation à venir à Dieppe».

Et Christian Cuvillliez reprend son micro de pélerin : «Il faut accentuer la pression, développer le mouvement...» C’est aussi l’analyse de Francis Tonks, maire de Brighton-Hove. Un bon vivant. «Je prends la Ligne pour acheter du vin et du fromage», s’exclame-t-il. Plus sérieusement, il appuie les propos des Dieppois : «La ligne Dieppe - Newhaven est un lien très important. Nous travaillons ensemble sur différents dossiers avec Interreg. Notre poulation commence à se sensibiliser. Nos coeurs sont avec vous. Nous ferons tout pour que le ferry subsiste».

L’occasion pour les grognards d’entamer une nouvelle fois le refrain de l’espoir : «La Ligne doit vivre et elle vivra, avec P&0 ou un autre !»

De notre envoyé spécial à Londres Denis Leprettre


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