Journal du 5 novembre 1999

Quand l'homme apprend la mer

Maintenant, un jeune pêcheur qui veut prendre la mer doit obligatoirement posséder un CAP. Un marin plus expérimenté est obligé de se former pour bénéficier d’une retraite convenable. Tous fréquentent un jour ou l’autre le lycée maritime Anita Conti de Fécamp. Parmi eux, on retrouve forcément des élèves dieppois.

Cette année, de 20 à 25% de nos effectifs sont originaires de Dieppe» confirme d’ailleurs le directeur Claude Girard. L’établissement fécampois organise même dans notre cité, tous les ans, une session de formation continue au mois de mars. Les cours se déroulent à la maison des associations. Bâti pour accueillir 130 élèves, le lycée en reçoit cette année 128 (voir encadré). La profession de marin attire toujours. Mais il faut passer par l’école pour prendre la mer.

En effet, les prescriptions européennes obligent les nouveaux pêcheurs à posséder au moins un CAP «Matelot». «Avant, on pouvait embarquer sur un bateau de moins de 25 tonneaux sans formation. Maintenant, les règles sont strictes,» souligne le chef d’établissement. Finie l’époque où le courage et les gros bras suffisaient. Si ses qualités sont toujours requises pour travailler au large, le jeune pêcheur a besoin d’un minimum de réflexion et d’instruction. «L’enseignement général est le même que dans les autres CAP ou BEP, ils suivent des cours de français, de mathématiques, d’histoire géographie» remarque Claude Girard.

Pour cet ancien officier de la marine marchande, «le métier de marin change. On va vers une spécialisation des connaissances». Matelotage, ramadage, techniques de pêche... même si ces matières sont encore enseignées, elles ne suffisent plus.

«Une bonne gestion fait un bon patron» souligne Hugues Récher, fils du capitaine fécampois Jean Récher, ancien patron du Notre Dame du Salut devenu professeur au lycée maritime et spécialiste de la protection de la ressource (voir ci dessous). «Un officier de quart doit savoir se servir de la radio. Et même si les élèves n’aiment pas toujours, l’Anglais est très important» ajoute l’enseignant. Protection incendie, technique de survie, cours de secourisme (attestation de formation aux premiers secours) sont intégrés dans le cursus des apprentis pêcheurs.

Mais la pratique tient toujours la part la plus importante. «Les élèves ont une période de stage embarqué. Le bouche à oreille va très vite sur les quais. Si le jeune a donné satisfaction, il trouvera une place à la sortie de l’école» indique Hugues Récher.

Avenir

Se former d’accord ; mais la pêche offre-t-elle des débouchés ? Peut-on encore vraiment en vivre ? «Si la pêche industrielle semble fragile : la flotte n’ayant pas été renouvelée, la pêche côtière fonctionne encore» estime Hugues Récher. «Je suis optimiste, on sent une reprise. Mais il faut prendre le bon créneau au bon moment. Il faut être polyvalent et savoir s’adapter aux nouveaux matériaux».

«La majorité des marins en activité ont entre 50 et 55 ans. Il y a en ce moment beaucoup de départs en retraite, donc des postes à prendre. Dans le sud-ouest par exemple, on ne trouve pas suffisament de matelots et on recrute en Espagne» souligne de son côté Claude Girard. Ce dernier rappelle également que les diplômes préparés dans son établissement ouvrent la voie au concours de la marine nationale par exemple.

Tous les élèves n’épouseront pas la carrière de pêcheur. Même si le métier passionne encore. Christophe Heitz jeune dieppois en CAP 1 a «envie de devenir marin comme (son) frère qui est en stage sur le Samy». Vocation quand tu nous tiens...

Hugues Récher :

«Ne pas pêcher les jeunes poissons»

Présent à la conférence du cercle maritime ce soir, Hugues Récher défend lors de ces cours au lycée maritime de Fécamp la protection de la ressource. Il invite ses élèves et tous les marins à “ pêcher responsable ”. Même s’il reconnaît qu’il est difficile d’établir une règle commune à toutes les espèces.

Informations dieppoises :
Vous semblez attacher beaucoup d’importance à la protection de la ressource... Pourquoi cette notion vous paraît-elle capitale ?

Hugues Récher :
«L’avenir de la pêche passe par là. Même si les règles ne sont pas faciles à mettre en place. Chaque poisson a son comportement, son mode de vie».

I.D. :
Insistez-vous beaucoup auprès de vos élèves ?

H.R. :
«Pendant les cours de technique de pêche, nous abordons la protection, les règlements, la reproduction. Nous passons aussi des cassettes vidéo de l’IFREMER sur la protection des jeunes et l’évolution des stocks».

I.D. :
Pourquoi protéger surtout les jeunes ?

H.R. :
«C’est la meilleure solution. Des études ont montré que quand les gros poissons étaient en danger, ils se mettaient à pondre. Par contre, en pêchant les petits, on risque d’atteindre le futur de l’espèce. Un pêcheur sait que s’il a attrapé une petite coquille, il peut la remettre à l’eau. Elle vivra encore. Mais les pêcheurs ne doivent pas être les seuls à faire des efforts. Mareyeurs et poissonniers doivent aussi être responsables et refuser les poissons trop petits même s’ils savent qu’ils vont les vendre.»

I.D.
Comment passe le message dans la profession ?

H.R. :
«Il faut faire comprendre aux pêcheurs qu’on raisonne sur le long terme et pas toujours à courte échéance. La pêche à la coquille doit s’apparenter à une cueillette pas à un pillage. L’établissement de quotas et l’interdiction de pêche dans les zones de reproduction portent leur fruit. Il y a dix ou quinze ans, les coquilles avaient presque disparu. (...). En Norvège, grâce à la réglementation, la morue redevient abondante. Même les Canadiens sont prêts à augmenter un peu les quotas. Le poisson revient vite quand on le laisse se reposer».

I.D. :
De quoi parlerez-vous ce soir lors de la conférence ?

H.R. :
«J’évoquerai la pêche au grand fond. Là aussi, les ressources sont à protéger. L’empereur, qui était très recherché il y a quelques années, a quasiment disparu. Un seul bateau le fait. Il est amarré à Boulogne et le patron s’impose sa propre réglementation en évitant de pêcher deux fois au même endroit. Par ailleurs, on découvre de nouvelles espèces entre 500 et 1000m comme le grenadier, le sabre ou la lingue bleue. Mais comme on ne connaît pas bien ces poissons, il est difficile de savoir comment les protéger.»

I.D. :
Vous êtes originaire de Fécamp. La pêche au grand large est vraiment une spécialité de ce port ...

H.R. :
«C’est une tradition. Même si les terre-neuvas ont disparu. Les Fécampois ont gardé l’habitude de partir loin. Quand je naviguais encore, on trouvait près de 200 Fécampois à Boulogne. Je suis sûr qu’ils sont encore nombreux aujourd’hui. A Dieppe, on est plus attaché aux métiers de la côte comme la coquille ou le hareng. Il y a aussi les fileyeurs, dans les petits ports comme Saint-Aubin-sur-Mer. Ce métier se développe même s’il n’embauche pas beaucoup».

Lycée maritime

128 élèves et un internat

Le lycée maritime Anita Conti est installé depuis trois ans sur le quai Maupassant à Fécamp. Il possède un internat, côte Saint-Jacques. Etablissement public local d’enseignement, il fonctionne comme un lycée de l’éducation nationale même s’il dépend de la direction régionale des affaires maritimes, c’est à dire du ministère des Transports.

Il compte cette année 128 élèves en formation initiale. La plupart sont originaires du département : Fécamp, Rouen, Le Havre, Dieppe mais aussi de Basse-Normandie et de Région parisienne. L’école prépare à trois diplômes.

- CAP «matelot» : ce diplôme se prépare en deux ans. Il accepte des élèves de niveau 5e ou 4e. Il permet de naviguer sur n’importe quel type d’embarcations (pêche ou commerce).

- BEP «conduite et exploitation des navires de pêche» : les initiés l’appellent «pont». Comme le CAP, il se prépare en deux ans. Il permet de devenir lieutenant de pêche après dix-huit mois de navigation. Le tout sans retourner à l’école.

- BEP «machines marines» : lui aussi se prépare en deux ans. Il destine aux métiers techniques maritimes et paramaritimes. Il permet de devenir officier mécanicien de 3e classe après une période de navigation.

L’établissement organise également des sessions de formation continue pour les professionnels : un «certificat de capacité» à la maison des associations de Dieppe pour les pêcheurs qui souhaitent donner une nouvelle impulsion à leur carrière et préparer leur retraite et une formation de «mécanicien motoriste à la pêche» se déroule au lycée pendant quatre mois. Ces actions sont subventionnées par la Région.


Archives 1998   Archives 1999  recherche    accueil