Journal du 24 décembre 1999

Les cent cinquante ans de l'église du Pollet
La paroisse l'a voulue,
elle l'a eue mais à quel prix...

L’église du Pollet célèbre ses cent cinquante ans cette semaine. Un anniversaire que la paroisse ne fêtera pas spécialement: c’est le temps de Noël et l’office de ce vendredi à 18 h, préparé par les jeunes, mobilise les énergies. C’est une église de quartier, Notre Dame des Grèves. L’église des pêcheurs. L’église des Polletais. Qui y tiennent même si la fréquentation n’y est sans doute pas plus importante qu’ailleurs maintenant. Sur le plan architectural, elle ne présente guère d’intérêt. En outre on ne peut pas dire que l’architecte, M Lenormand ait vraiment réussi son coup. Il est vrai qu’il fallait l’implanter en bord de bassin, sur un terrain particulièrement meuble. Conséquence, elle vieillit mal. Et la ville, propriétaire de l’édifice, y injecte régulièrement...de l’argent. Faudrait-il donc plutôt la démolir? «Pas question», réplique-t-on à la mairie. «Elle fait partie du patrimoine». Voilà donc Le Pollet rassuré.

Connaissance de Dieppe consacre dans son numéro de décembre plusieurs pages à l’histoire de cette église qui dépend de la paroisse du Pollet-Neuville. Et la fin du récit sera publiée dans le numéro de janvier. Ceux qui s’intéressent à la vie de ce quartier ne manqueront donc pas de se les procurer. Mais, grâce à David Raillot, qui a dépouillé les archives de la paroisse, voici un condensé de cette histoire.

«Il aura fallu dix ans pour la construire, seize ans de plus pour voir s’élever le clocher et encore un demi siècle pour terminer les décorations intérieures. Et l’église est toujours en travaux. Les Polletais voulaient une église: ils l’ont eue. Mais elle leur a apparemment coûté cher. Et la ville qui a pris le relais financier depuis la séparation de l’Église et de l’État en 1905 en sait quelque chose.»

L’église Notre Dame-des-Grèves a succédé à la chapelle des grèves, chapelle du Pollet dépendant de la paroisse de Neuville, desservie chaque dimanche, édifiée Grande Rue du Pollet à l’emplacement actuel de la Caisse d’Épargne. Trop petite, vétuste, transformée en entrepôt, elle fut démolie en 1858. Les Polletais montaient à Neuville....

On parlait d’une nouvelle église depuis vingt ans. Une proposition avait été faite à la mairie de Dieppe: demande de crédits de 200.000 f, le budget s’élevant à 295.000f, un coût hors de proportion avec les ressources locales. Les Polletais insistèrent, les élus maintinrent leur refus. les Polletais demandèrent alors l’annexion de Neuville afin de pouvoir prier «chez eux». Le Neuvillais s’indignèrent.

Merci à Louis-Philippe...

Louis-Philippe tranche en décembre 1838. Sur le plan paroissial Neuville et Le Pollet sont séparés et la chapelle des grèves devient église paroissiale. Le 8 mai 1839 est installé curé Jean-Baptiste Thomas Boucourt, né à Lamberville en 1798.

La Fabrique, chargée de gérer les affaires de la paroisse est constituée dans la foulée avec comme président du Conseil M Jazé. Et il se retourne vite vers le conseil municipal de Dieppe pour dénoncer l’insuffisance des locaux pour une population de quelque cinq mille âmes, très pratiquante. Il faut une église pouvant accueillir au moins deux mille personnes! Or l’actuelle église ex-chapelle est hors normes, résumerait-on aujourd’hui. En outre le bruit perturbe le travail du curé: la rue est très fréquentée par les chevaux et les voitures.

Il faut donc une nouvelle église, ailleurs. Et la population participera à sa construction. Moralement. Car le Conseil de Fabrique annonce tout de suite la couleur: elle est très pieuse, très généreuse mais aussi très pauvre.

...et au conseil général

C’est le conseil général - déjà...- qui viendra au secours des Polletais et donc des Dieppois. En septembre 1840, il donne un terrain de 4402 mètres carrés pour y construire une église et un presbytère, près de la prison. Tant qu’on y est, on en profitera pour percer deux nouvelles rues afin de desservir l’église et pour construire un chemin de ronde pour la prison. Et par prudence on se fait confirmer le tout en juillet 1841 par Louis-Philippe venu en résidence dans son château d’Eu.

Un incident devait faire accélérer la procédure administrative en mai de l’année suivante: un cordonnier habitant le Pollet mais membre de la confrérie de Saint Jacques décède. Le service funèbre a lieu en l’église du Pollet, mais la confrérie de Saint Jacques recouvre le cercueil avec «son» drap des morts. Le curé du Pollet et ses paroissiens voient rouge: «dorénavant il (le curé Boucourt) ne souffrirait plus que l’on fît usage pour la confrérie du Pollet d’un drap étranger à la paroisse», qu’il inonde en conséquence plus que de raison, ce qui fâche la confrérie de Saint Jacques.

Le sous-préfet n’envoie pas les forces de l’ordre pour rétablir le calme. Non: astucieusement il en profite pour écrire au préfet: «le seul moyen de calmer l’irritation des Polletais est de mettre promptement les travaux en adjudication.»

En septembre 1842, le ministre de l’Intérieur donne le feu vert. La mairie procède donc à l’adjudication des travaux pour une mise à prix de 145.045 francs. La Vigie du 30 mars 1843 annonce que M Hénault, entrepreneur à Dieppe, est déclaré adjudicataire moyennant un rabais de 5,5% sur l’estimation. C’est gagné.

Le roi fait faux bond

Enfin, pas tout à fait. Car un sondage révèle la présence d’une nappe d’eau à peu de profondeur. La parade est trouvée: les fondations seront faites en ciment romain. En juillet on fabrique un pilotis pour soutenir l’édifice. Des rondins de bois enfoncés droits dans le sol. Seulement ça augmente la facture. Heureusement le Roi est un «pays»...ou presque. Alors une délégation du Conseil de Fabrique se rend à Eu pour solliciter quelques largesses supplémentaires.

En mai 1844 il arrive par bateau de la pierre de Caen. Mais le chantier n’avance guère. Et au Pollet on montre du doigt l’administration municipale qui traînerait les pieds pour payer. Comme si c’était possible!

En août 1844 on attend Louis Philippe pour poser la première pierre de l’église du Pollet, mais le roi fait faux bond. Ca n’empêche heureusement pas le chantier de se poursuivre.

Seulement en janvier 1846, le Conseil de Fabrique se rend à l’évidence: il faut de nouveaux crédits pour faire hâter la construction. Le maire assure qu’il est urgent d’attendre, des négociations étant ouvertes avec le ministère de la Justice pour l’ouverture des deux rues longeant la prison et débouchant sur l’église.

En avril 1849 cependant, le maire affirme que les travaux seront terminés dans l’année. On passe d’ailleurs à l’adjudication des bancs, enlevée par M Pointel, de Pierreville.

Le 20 décembre 1849, le grand jour arrive enfin: l’archevêque de Rouen, Mgr Blanquard de Bayeul, le clergé de la paroisse du Pollet et toute la ville procèdent à la bénédiction de la nouvelle église.

Seul bémol: l’addition. La ville espérait s’en tirer avec une dépense sur ses fonds propres de l’ordre de 80.000 f. Or on en est déjà à 200.000 francs et il manque encore le clocher. Et la presse locale se gausse, notant en plus que elle est plutôt moche: «une mauvaise boite carrée, unie et sans style. Elle rivalise avec la caserne toute proche et avec la maison d’arrêt, sa voisine».

UNE LONGUE LISTE DE TRAVAUX

Depuis la séparation de l’Église et de l’État, les églises sont devenues la propriété des communes. A charge pour elles de les entretenir. Et ce n’est pas un cadeau financier.

Au Pollet, on paie la construction sur un terrain meuble, alluvionnaire, situé à proximité de l’eau. D’ailleurs, dès le début des travaux des fondations, un avenant fut signé pour les renforcer en battant des pieux en bois. Plus tard, il a fallu revoir le clocher, victimes des vibrations des cloches...

A la mairie, pour ces dernières années on relève au niveau du budget:

-50 000 F pour la protection des vitraux en 1986

-1 450 000 F de 1984 à 1987 pour la réfection des toitures

-730 000 F en 1988 pour les maçonneries du clocher, très fissuré

-370 000 F en 1993 pour réparer des désordres constatés sur des pieds d’arc de voûte. Un pourrissement provoqué par d’anciennes fissures. Des champignons se sont développés dans le bois.

Il a fallu aussi revoir la charpente, effectuer des greffes sur la nef et le choeur et ajouter 150.000 francs pour des travaux de plâtre

-150 000 F en 1996 pour une étude géotechnique car d’autres fissures se forment sur le clocher, puis 210.000f de réparation

-Pour 2000, il est envisagé la réfection des deux arcs séparant la nef centrale des nefs latérales, la réparation des deux voûtes et la suppression des étais. Une dépense de l’ordre de 800 000 F.

Plus tard, la ville pense à revoir toutes les maçonneries extérieures.


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