| Cest aujourdhui quun
expert passera dans plusieurs maisons du secteur de lavenue de lEsplanade à
Dieppe, une artère proche du château-musée. Il fera un état -photographique- des
lieux. Une visite préventive en quelque sorte, obtenue par les riverains. Car ils
redoutent que la désagrégation dune dalle de béton voisine, à laide
dexplosifs, nengendre des dégâts dans leur propriété: fissures ou autres.
Ils viennent dailleurs de décider de se constituer en association, histoire
davoir davantage de poids devant la justice pour le cas où. Cest la suite
dun dossier ouvert avec lacquisition dune propriété à langle de
lavenue et du boulevard de la mer, parcelle occupée par une maison mais aussi par
un blockhaus et par une imposante dalle de béton. Les Infos en ont parlé le mois
dernier. Emballé, il létait M. Marc quand il a vu
quune maison était à vendre dans ce quartier de la falaise ouest de Dieppe,
au-dessus de la mer. Et laffaire sest conclue car il tenait à
sinstaller dans ce secteur. Mais il ne sattendit certainement pas à
connaître tant de problèmes. Et son installation dans sa résidence dieppoise risque
dêtre retardée.
«Parfois on est inconscient» résume-t-il en quittant la mairie où il a
rencontré ses futurs voisins autour dune table rectangulaire organisée par la
mairie afin de les rassurer et de calmer les esprits. Le résultat est loin dêtre
celui espéré. «Mais quand jai acheté la propriété jignorais
lexistence du blockhaus et encore plus de la dalle».
«Si, auparavant, il avait discuté avec nous, on laurait prévenu. On lui
aurait dit où il mettait les pieds», répondent les voisins. «Car dans le quartier,
tout le monde sait que le sous-sol est truffé de blockhaus et de galeries, datant de la
Seconde guerre.» Mais personne ne connaissait cependant apparemment lexistence de
cette fameude dalle de béton armé de 90 centimètres dépaisseur et pesant 100
tonnes.
Labsence de communication, les riverains lont aussi reprochée à la
mairie: «Le permis de démolir a été placardé deux jours seulement avant la
démolition», se plaignent-ils. Mais le service durbanisme a répondu quon
était dans un secteur privé et quil nétait pas possible dalerter
individuellement toute la population à chaque fois quon autorisait une démolition
de maison. Cest vrai. Mais on est dans un secteur très sensible au sous-sol
instable. Et lutilisation dexplosifs inquiète les riverains. Ce qui se
comprend: «Notre propriété, cest le fruit du travail de toute une vie», résume
une dame. «Et si elle se dégrade, qui nous dédommagera? Ce sera la lutte du pot de
terre contre le pot de fer...»
Déficit dinformation
Un vent de panique, justifié selon la plupart des
riverains, injustifié selon dautres mais aussi selon le nouveau propriétaire
Daniel Marc, larchitecte Rémy Lourette, M. Dubosc, le spécialiste chargé des
explosifs chez A.T.D. et le service Urbanisme de la mairie, souffle donc dans le secteur.
Au point quune «réunion dinformation» fut donc organisée à lhôtel
de ville.
«Lémotion est engendrée par un déficit dinformation», assure un
habitant. «On a voulu nous dissimuler le projet». Ce que le représentant de la mairie a
démenti: tout a été effectué dans les règles administratives: permis de démolir
affiché dans les temps, permis de construire aussi.
Mais cest la méconnaissance -ou plutot limprécision de la
connaissance- du sous-sol qui incite les riverains à la méfiance. «On en a les plans et
les souterrains je les ai tous parcourus» sest défendu Laurent Gaillard, directeur
de lUrbanisme. «On sait donc où se trouvent et les blockhaus et les galeries».
«Mais larchitecte ne les connaissait pas et vous lui avez quand même
accordé les permis de démolir et de construire», sétonne un autre habitant. Ce
que Rémy Lourette admettra: depuis, cest un habitant de lavenue de
lEsplanade qui les lui a fournis. Quant à M Marc, lacquéreur de la maison
Simon, on le sait, il nétait au courant de rien. Or il doit partager la parcelle,
inférieure à 1000 mètres carrés, avec le plus gros blockhaus édifié par les
Allemands dans le secteur (cétait le blockhaus de commandement, haut denviron
6 mètres) et avec cette dalle de 10 m sur 8m et épaisse en moyenne de 80 à 90
centimètres dont nul ne sait quelle était sa destination.
Six tirs
«Pas question de toucher au blockhaus» rassure le
représentant du maire. «Et pour la dalle, qui nest pas reliée à cet ouvrage,
plusieurs solutions ont été étudiées car M Marc veut la faire disparaitre».
Larchitecte a dabord pensé à léquivalent dun énorme
marteau-piqueur, mais pour des questions de sécurité vis à vis des maisons jouxtant la
propriété, cette solution ne peut être retenue: «Il y en aurait eu pour deux ou trois
semaines et les vibrations étaient garanties» commente larchitecte.
Il a aussi envisagé lemploi dun éclateur intervenant après le
creusement de trous dans la dalle. Seulement la facture sélèvera à 180.000
francs.
Troisième solution: les explosifs. Coût: «seulement 60.000 francs».
Et lAuxiliaire de Terrassement et de Démolition, la seule agréée dans
la région, a été sollicitée. Cest elle qui était intervenue pour
lélargissement de la passe à lentrée du bassin du Commerce lan
dernier, et avec succès. «On prévoit de découper la dalle en six morceaux», explique
son technicien. «On forera 192 trous en trois ou quatre jours et ça engendrera des
nuisances sonores. Puis il faudra donc six tirs avec à chaque fois deux kilos
dexplosifs. Cest une petite charge et tout le terrain sera entouré de
protections en caoutchouc pour éviter la projection déclats à
lextérieur».
On joue à
lapprenti-sorcier
«On a déposé tous les documents en mairie et en
gendarmerie. On est dans notre droit de démolir la dalle», insiste larchitecte.
«Dailleurs si on avait choisi la méthode du marteau-piqueur on navait même
rien à demander à personne. Mais ça aurait été invivable pour le quartier et il
nen était donc pas question».
«Sil y avait le moindre danger, ATD naurait pas accepté»
surenchérit le technicien des explosifs.
Mais ils ont du mal à convaincre. Car le quartier vit sur du gruyère.
Cest son impression. Et «sil ne craint pas deux ou trois vitres cassées»,
il redoute les répercussions des explosions, même de faible intensité, sur le sous-sol.
«Pour un oui ou pour un non des trous se forment çà ou là», ajoute un
riverain, évoquant létat lamentable des trottoirs et des chaussées, et la cassure
dune canalisation cet été encore. «Cette fois, on joue à
lapprenti-sorcier»
- «Sait-on ce quil y a sous la dalle?» interroge un riverain
- «De la terre», répond Laurent Gaillard. «Quant aux galeries reliant
différents blockhaus, elles passent plusieurs mètres plus bas. On ne risque donc rien».
Mais comme aucun document ne le certifie, les riverains obtiennent que des
sondages soient effectués avant la série de tirs.
Tirs qui seront précédés dune neutralisation autour du chantier: pas de
stationnement et fermeture des volets. «Pas besoin dévacuer», commente ATD. Le
tout durera un quart dheure à chaque fois.
Mais un autre argument est avancé: le déclenchement des alarmes dans les
maisons. Il est possible. Et qui les arrêtera, à moins de confier sa clef à un voisin,
ce qui ne semble pas devoir être le cas?
Et le sous-sol revient comme un leit-motiv. Et une poche deau qui
«naviguerait» près dune propriété voisine. Une poche à lexistence floue.
Interrogée, une habitante du quartier pense quil doit être fait allusion aux
réservoirs deau alimentant les blockhaus, mais vidés depuis bien longtemps. Mais
personne nest sûr de rien, ce qui ne peut quaccroître linquiétude
justement.
«Ça risque de déstabiliser» , reprend un autre riverain. En se demandant si
le poids de la future maison (?), la disparition de la dalle, le creusement dune
piscine dans la propriété, si tout cela est vraiment bien raisonnable. «Ne risque-t-on
pas un glissement de terrain?» en rajoute un autre...
«Dites que vous ne voulez pas dun nouveau voisin», intervient à juste
titre le représentant de la mairie. Car cest en quelque sorte aussi le procès de M.
Marc quon fait. Qui doit se demander dans quelle galère il sest fourré. «On
exagère limportance du problème» plaide-t-il.
M. Marc acceptera de financer les expertises préventives dans les maisons
jouxtant sa propriété. Les autres les effectueront à leurs frais. Et les experts
passeront donc aujourdhui. Les sondages sous la dalle suivront. Et le premier tir
sans doute ce mois-ci. Sauf mauvaise surprise pour le futur habitant. Au niveau du sol. Ou
de la justice. Car apparemment les riverains ont lintention de demander
larrêt des travaux et lannulation de lautorisation de démolir la
dalle...
Denis LEPRETTRE
Associations
Les problèmes que rencontre ce secteur auront au moins eu le mérite de faire
sortir les habitants de chez eux. «Avant on se connaissait à peine» résume un
riverain. «Maintenant on se retrouve, on discute entre nous...»
Résultat: après lassociation des Résidents de la falaise ouest
constituée avant les vacances pour soccuper en priorité des problèmes liés à
lassainissement, aux chaussées et aux trottoirs (son bureau se réunit justement
cette semaine), une seconde association a vu le jour jeudi dernier pour soccuper
plus spécifiquement du dossier lié à la dalle.
Mensurations
Cette dalle en béton est longue de 10 m, large de 8 m,
épaisse de 80 à 90 centimètres. Elle pèse 100 tonnes. Le blockhaus qui la jouxte sans
que les deux soient «collés» lun à lautre pèse, lui, dans les 2.500
tonnes. |