Journal du 12 octobre 1999

Les riverains refusent l'emploi d'explosifs pour la démolir
Avenue de l'Esplanade :
la dalle de la discorde

C’est aujourd’hui qu’un expert passera dans plusieurs maisons du secteur de l’avenue de l’Esplanade à Dieppe, une artère proche du château-musée. Il fera un état -photographique- des lieux. Une visite préventive en quelque sorte, obtenue par les riverains. Car ils redoutent que la désagrégation d’une dalle de béton voisine, à l’aide d’explosifs, n’engendre des dégâts dans leur propriété: fissures ou autres. Ils viennent d’ailleurs de décider de se constituer en association, histoire d’avoir davantage de poids devant la justice pour le cas où. C’est la suite d’un dossier ouvert avec l’acquisition d’une propriété à l’angle de l’avenue et du boulevard de la mer, parcelle occupée par une maison mais aussi par un blockhaus et par une imposante dalle de béton. Les Infos en ont parlé le mois dernier.

Emballé, il l’était M. Marc quand il a vu qu’une maison était à vendre dans ce quartier de la falaise ouest de Dieppe, au-dessus de la mer. Et l’affaire s’est conclue car il tenait à s’installer dans ce secteur. Mais il ne s’attendit certainement pas à connaître tant de problèmes. Et son installation dans sa résidence dieppoise risque d’être retardée.

«Parfois on est inconscient» résume-t-il en quittant la mairie où il a rencontré ses futurs voisins autour d’une table rectangulaire organisée par la mairie afin de les rassurer et de calmer les esprits. Le résultat est loin d’être celui espéré. «Mais quand j’ai acheté la propriété j’ignorais l’existence du blockhaus et encore plus de la dalle».

«Si, auparavant, il avait discuté avec nous, on l’aurait prévenu. On lui aurait dit où il mettait les pieds», répondent les voisins. «Car dans le quartier, tout le monde sait que le sous-sol est truffé de blockhaus et de galeries, datant de la Seconde guerre.» Mais personne ne connaissait cependant apparemment l’existence de cette fameude dalle de béton armé de 90 centimètres d’épaisseur et pesant 100 tonnes.

L’absence de communication, les riverains l’ont aussi reprochée à la mairie: «Le permis de démolir a été placardé deux jours seulement avant la démolition», se plaignent-ils. Mais le service d’urbanisme a répondu qu’on était dans un secteur privé et qu’il n’était pas possible d’alerter individuellement toute la population à chaque fois qu’on autorisait une démolition de maison. C’est vrai. Mais on est dans un secteur très sensible au sous-sol instable. Et l’utilisation d’explosifs inquiète les riverains. Ce qui se comprend: «Notre propriété, c’est le fruit du travail de toute une vie», résume une dame. «Et si elle se dégrade, qui nous dédommagera? Ce sera la lutte du pot de terre contre le pot de fer...»

Déficit d’information

Un vent de panique, justifié selon la plupart des riverains, injustifié selon d’autres mais aussi selon le nouveau propriétaire Daniel Marc, l’architecte Rémy Lourette, M. Dubosc, le spécialiste chargé des explosifs chez A.T.D. et le service Urbanisme de la mairie, souffle donc dans le secteur. Au point qu’une «réunion d’information» fut donc organisée à l’hôtel de ville.

«L’émotion est engendrée par un déficit d’information», assure un habitant. «On a voulu nous dissimuler le projet». Ce que le représentant de la mairie a démenti: tout a été effectué dans les règles administratives: permis de démolir affiché dans les temps, permis de construire aussi.

Mais c’est la méconnaissance -ou plutot l’imprécision de la connaissance- du sous-sol qui incite les riverains à la méfiance. «On en a les plans et les souterrains je les ai tous parcourus» s’est défendu Laurent Gaillard, directeur de l’Urbanisme. «On sait donc où se trouvent et les blockhaus et les galeries».

«Mais l’architecte ne les connaissait pas et vous lui avez quand même accordé les permis de démolir et de construire», s’étonne un autre habitant. Ce que Rémy Lourette admettra: depuis, c’est un habitant de l’avenue de l’Esplanade qui les lui a fournis. Quant à M Marc, l’acquéreur de la maison Simon, on le sait, il n’était au courant de rien. Or il doit partager la parcelle, inférieure à 1000 mètres carrés, avec le plus gros blockhaus édifié par les Allemands dans le secteur (c’était le blockhaus de commandement, haut d’environ 6 mètres) et avec cette dalle de 10 m sur 8m et épaisse en moyenne de 80 à 90 centimètres dont nul ne sait quelle était sa destination.

Six tirs

«Pas question de toucher au blockhaus» rassure le représentant du maire. «Et pour la dalle, qui n’est pas reliée à cet ouvrage, plusieurs solutions ont été étudiées car M Marc veut la faire disparaitre».

L’architecte a d’abord pensé à l’équivalent d’un énorme marteau-piqueur, mais pour des questions de sécurité vis à vis des maisons jouxtant la propriété, cette solution ne peut être retenue: «Il y en aurait eu pour deux ou trois semaines et les vibrations étaient garanties» commente l’architecte.

Il a aussi envisagé l’emploi d’un éclateur intervenant après le creusement de trous dans la dalle. Seulement la facture s’élèvera à 180.000 francs.

Troisième solution: les explosifs. Coût: «seulement 60.000 francs».

Et l’Auxiliaire de Terrassement et de Démolition, la seule agréée dans la région, a été sollicitée. C’est elle qui était intervenue pour l’élargissement de la passe à l’entrée du bassin du Commerce l’an dernier, et avec succès. «On prévoit de découper la dalle en six morceaux», explique son technicien. «On forera 192 trous en trois ou quatre jours et ça engendrera des nuisances sonores. Puis il faudra donc six tirs avec à chaque fois deux kilos d’explosifs. C’est une petite charge et tout le terrain sera entouré de protections en caoutchouc pour éviter la projection d’éclats à l’extérieur».

On joue à l’apprenti-sorcier

«On a déposé tous les documents en mairie et en gendarmerie. On est dans notre droit de démolir la dalle», insiste l’architecte. «D’ailleurs si on avait choisi la méthode du marteau-piqueur on n’avait même rien à demander à personne. Mais ça aurait été invivable pour le quartier et il n’en était donc pas question».

«S’il y avait le moindre danger, ATD n’aurait pas accepté» surenchérit le technicien des explosifs.

Mais ils ont du mal à convaincre. Car le quartier vit sur du gruyère. C’est son impression. Et «s’il ne craint pas deux ou trois vitres cassées», il redoute les répercussions des explosions, même de faible intensité, sur le sous-sol.

«Pour un oui ou pour un non des trous se forment çà ou là», ajoute un riverain, évoquant l’état lamentable des trottoirs et des chaussées, et la cassure d’une canalisation cet été encore. «Cette fois, on joue à l’apprenti-sorcier»

- «Sait-on ce qu’il y a sous la dalle?» interroge un riverain

- «De la terre», répond Laurent Gaillard. «Quant aux galeries reliant différents blockhaus, elles passent plusieurs mètres plus bas. On ne risque donc rien».

Mais comme aucun document ne le certifie, les riverains obtiennent que des sondages soient effectués avant la série de tirs.

Tirs qui seront précédés d’une neutralisation autour du chantier: pas de stationnement et fermeture des volets. «Pas besoin d’évacuer», commente ATD. Le tout durera un quart d’heure à chaque fois.

Mais un autre argument est avancé: le déclenchement des alarmes dans les maisons. Il est possible. Et qui les arrêtera, à moins de confier sa clef à un voisin, ce qui ne semble pas devoir être le cas?

Et le sous-sol revient comme un leit-motiv. Et une poche d’eau qui «naviguerait» près d’une propriété voisine. Une poche à l’existence floue. Interrogée, une habitante du quartier pense qu’il doit être fait allusion aux réservoirs d’eau alimentant les blockhaus, mais vidés depuis bien longtemps. Mais personne n’est sûr de rien, ce qui ne peut qu’accroître l’inquiétude justement.

«Ça risque de déstabiliser» , reprend un autre riverain. En se demandant si le poids de la future maison (?), la disparition de la dalle, le creusement d’une piscine dans la propriété, si tout cela est vraiment bien raisonnable. «Ne risque-t-on pas un glissement de terrain?» en rajoute un autre...

«Dites que vous ne voulez pas d’un nouveau voisin», intervient à juste titre le représentant de la mairie. Car c’est en quelque sorte aussi le procès de M. Marc qu’on fait. Qui doit se demander dans quelle galère il s’est fourré. «On exagère l’importance du problème» plaide-t-il.

M. Marc acceptera de financer les expertises préventives dans les maisons jouxtant sa propriété. Les autres les effectueront à leurs frais. Et les experts passeront donc aujourd’hui. Les sondages sous la dalle suivront. Et le premier tir sans doute ce mois-ci. Sauf mauvaise surprise pour le futur habitant. Au niveau du sol. Ou de la justice. Car apparemment les riverains ont l’intention de demander l’arrêt des travaux et l’annulation de l’autorisation de démolir la dalle...

Denis LEPRETTRE

Associations

Les problèmes que rencontre ce secteur auront au moins eu le mérite de faire sortir les habitants de chez eux. «Avant on se connaissait à peine» résume un riverain. «Maintenant on se retrouve, on discute entre nous...»

Résultat: après l’association des Résidents de la falaise ouest constituée avant les vacances pour s’occuper en priorité des problèmes liés à l’assainissement, aux chaussées et aux trottoirs (son bureau se réunit justement cette semaine), une seconde association a vu le jour jeudi dernier pour s’occuper plus spécifiquement du dossier lié à la dalle.

Mensurations

Cette dalle en béton est longue de 10 m, large de 8 m, épaisse de 80 à 90 centimètres. Elle pèse 100 tonnes. Le blockhaus qui la jouxte sans que les deux soient «collés» l’un à l’autre pèse, lui, dans les 2.500 tonnes.


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