Journal du 6 octobre 1998

Musée des arts et traditions populaires
Jean Colette livre l'ivoire et le renom dieppois

Ils sont six ivoiriers en France,… et une ivoirière. Deux se nomment Colette et sont dieppois. Jean, le père, vient d’entrer au Musée des Arts et traditions populaires, pour un vaisseau et des Polletais. Mais on continue à le voir rue Ango.

Les Colette auraient-ils fait le pari, depuis 1825, de rattraper la pérennité de l’ivoire dont on parlait déjà dans la préhistoire ? Cela ferait bien partie des défis fous de Jean Colette, à l’humour aussi aiguisé que le ciseau, à la prestance quasi souveraine, à l’œil malin et affectueux qu’il lance à Annick, sa fille et unique ivoirière de France. Quant à sa petite-fille Julia, elle n’a que trois ans, mais sait déjà combien la matière est douce à ses petits doigts.

Elle incarne du haut de son très haut tabouret, la sixième génération ignorant encore combien son arrière-arrière-arrière grand-père eut raison de sa famille qui l’eût préféré architecte. Il est vrai qu’il se prénommait Charles-Tranquille et savait ce qu’il voulait.

Elle ignore aussi - même si l’atelier retentit encore des murmures de la dernière commande - que les Colette sont entrés ces jours-ci dans le Musée national des arts et traditions populaires.

"Ah, si papa, il savait ça !" chanterait bien Jean, qui, tout gamin, apprit les gestes délicats du sculpteur dans l’atelier familial, et n’aurait jamais imaginé choisir un autre métier. "Avec mon père Maurice, nous avons même restauré toute la collection du château-musée, très abîmée après la guerre".

Mais ses pièces maîtresses sont tout autres : un carrosse et des chevaux, des statues, des bijoux, et puis, pour répondre à l’invite du Musée des arts populaires, ce vaisseau du XVIIIe siècle qui demanda 300 heures de travail.

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Le savoir-faire, "les petits secrets" dit-il, la patience, la légèreté d’un doigt qui ne tremble pas, l’acuité d’un oeil qui, à 77 ans, ne faiblit pas, l’ont aidé à livrer cette merveille, accompagnée d’un couple de Polletais, et de plusieurs pièces à divers stades montrant aux visiteurs la rigueur et la richesse du maître.

Jean Colette ne sera certes pas payé comme le furent ses prédécesseurs d’un rouleau d’or (pour un bateau donné à Napoléon), mais tout comme eux et, plus de six siècles après le premier ivoire débarqué en notre ville, il aura la fierté du "grand oeuvre accompli".

Et surtout ne parlez pas à la famille de l’interdiction faite en 76 d’importer de l’ivoire. "Elle avait raison notre B.B nationale ; mais nous disposons dans tous les pays de stocks d’ivoire normalement ramenés par des coloniaux, déclarés en douane". Sinon Jean Colette aurait disparu , alors qu‘aujourd’hui, il ne traite que du véritable ivoire, légalement acquis et estampillé. "D’ailleurs, précise encore Annick, trois pays vont revenir sur cette réglementation : brûler l’ivoire sous prétexte qu’on ne peut le vendre, c’est voir mourir deux fois la bête"

Et n’est-ce pas la faire revivre, lorsque naissent sous les doigts des six derniers ivoiriers français, des christs, des vierges et aussi des cochons, des chats, des chouettes faisant le délice des collectionneurs ?

Toujours à la mode

"Mais oui, même les jeunes poussent la porte du magasin". En effet, quelques instants plus tard, une toute jeune femme vient choisir un modèle de bague : "C’est ce que j’ai souhaité pour mon anniversaire"..

Et là, dans le vieil atelier, on adore partager ce goût du toucher aussi subtil qu’un parfum, aussi fragile qu’un nouvel amour.

"Savez-vous que sous Louis XIV, il y avait 300 personnes qui vivaient de l’ivoire à Dieppe ?

Et l’on comprend pourquoi, dans le Larousse, on peut lire : ivoirier, homme qui travaille l’ivoire; ainsi l’ivoirier dieppois. Et l’on voit aussi que le féminin "ivoirière" existe . Annick peut être fière, la seule femme en France - une Colette, ça va de soi - à exercer ce métier.

Pour Julia , on verra bien ; si elle ose rompre la lignée, ses descendants se consoleront en allant admirer le fier vaisseau au Musée des arts et traditions populaires.

D.D.

 

 La dynastie des Colette

Charles Tranquille Colette, né en 1825, ouvre son atelier rue des Fontaines à Dieppe de 1870 à 1895

Jules-Auguste Colette ouvrira son magasin 164 Grand-rue ; il aura 4 ouvriers et deux apprentis.

Maurice Colette , sculpteur, peintre et graveur, prend la succession Grand Rue; il vendra le magasin en 1965 et s’installe avec son fils Jean rue Notre-Dame.

Jean Colette né en 1921, laissera la rue Notre-Dame pour la rue Ango où il vous recevra encore aujourd’hui.

Annick Colette sa fille, diplômée des Beaux Arts, travaille à l’atelier depuis 10 ans ; la seule ivoirière de France

Julia Frémond - Colette : c’est pour rire, elle n’a que trois ans, mais a de qui tenir avec sa maman sculpteur et son papa artiste peintre.


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