Journal du 30 novembre 1999

Conçu avec les techniques de pêche les plus modernes
Le Camisard II : baptisé et opérationnel

Sous les enrouleurs, le chalut gouttait encore. C’est que le Camisard II, le nouveau bateau d’Alain Freullet, lancé en Bretagne voici quelques semaines, n’était rentré de mer que quelques heures avant son baptême organisé vendredi après-midi dans le bassin de Paris. Rayonnant comme un jeune homme, Alain Freullet, entouré d’une famille souriante et d’un équipage confiant, a de quoi être fier de cette nouvelle unité de pêche. Toute la famille de la mer était réunie sur le quai pour ce baptême, un événement rare à Dieppe ces dernières années.

Rare, mais aussi spécialement apprécié tant pour les qualités humaines du patron et de son équipage dont les précédentes unités, le Père Camisard et le Camisard, furent parmi les plus performantes de la flottille dieppoise, que pour la célérité dans la construction du chalutier après le naufrage du Camisard. Presque un an jour pour jour après le naufrage accidentel au large des côtes anglaises du Camisard, l’équipage du Camisard II semble avoir remisé ce moment au rayon des mauvais souvenirs. «Tout le monde a réagi rapidement dès que nous sommes rentrés, dit Alain Freullet, heureusement, je disposais d’une PME (Permis de mise en exploitation) qui a beaucoup facilité les choses.»

De l’élaboration du dossier administratif jusqu’à la construction aux chantiers Piriou de Concarneau et à la mise en service du Camisard II, chalutier de 23, 40 mètres, pas une journée n’a été perdue. «A cette période de l’année, nous ne pouvions pas nous permettre de perdre de temps d’exploitation, indique le patron-armateur, et nous serons opérationnels dès que les derniers réglages seront faits.» Le Camisard II sera même plus performant que son prédécesseur. «Il est conçu sur le mode de pêche étaplois, explique Alain Freullet, sans rampe à l’arrière. Depuis un bac en alu, le poisson part en tapis roulant vers sa transformation. Un système de balance électronique gère les prises et notre pêche.» Une étiquetteuse, reliée à l’ordinateur de bord, permet d’indiquer sur chaque caisse le nom du bateau, la date de pêche, l’espèce... Un code barre normalisé permet de repérer immédiatement la tracabilité du produit... «Et les gens à terre peuvent interroger l’ordinateur afin d’être informés rapidement de ce que nous débarquerons...»

Premier navire ainsi équipé à Dieppe, le Camisard II continuera à faire ses livraisons à Boulogne avec un équipage quasi identique au Camisard. Autres innovations au niveau de la motorisation: «le Camisard avait un moteur principal et un groupe hydraulique attelé, le courant était produit par deux groupes électrogènes, explique le mécanicien Stéphane Delval, celui-ci est équipé d’un alternateur attelé au moteur principal et d’un groupe électrogène de la même puissance que l’alternateur.» Un groupe de mouillage complète le dispositif, et permet à l’équipage de travailler à quai en toute indépendance.

Autant d’innovations qui étaient observées avec soin par les professionnels venus participer au baptême vendredi après-midi. Avec la participation d’une jeune marraine, Julie, la fille du patron, l’abbé Vion a béni le Camisard II, l’occasion pour les gens de mer de se recueillir en toute simplicité, pour la bonne fortune de ce navire neuf, et pour tous ceux qui ont eu un jour ou l’autre affaire à la mer dans l’exercice d’un métier qui demeure l’un des plus exigeants qui soit.

Eric Sénécal.

Huit hommes d’équipage

Le Camisard II embarque quasiment le même équipage que son prédécesseur. Depuis le naufrage du Camisard, tous, à l’exception du patron Alain Freullet qui dut évidemment suivre la conception et la réalisation de son nouveau bateau, ont fait en sorte de retravailler rapidement. Pour vivre, déjà, mais aussi pour ne pas rester sur la peur qui naît inévitablement lorsqu’on sort d’un naufrage.

Les huit hommes (Alain Freullet, patron, Stéphane Delval, mécanicien, Jean-Paul Pérez, Guy Anger, Hervé Tarlié, Etienne et Christian Desjardins, Bruno Gence) se relaieront à bord, chacun bénéficiant d’une marée de congé par mois, et se reposant de 24 à 36 heures entre chaque marée. Les nouveautés techniques leur permettront aussi de vivre leur métier avec un confort de travail amélioré.


Le plus vieux coquillard dieppois a été démoli
Le Albert André ne sera pas musée flottant

Sauver le «Albert-André», en faire un musée flottant : ce fut le projet d’une association dieppoise cet été : l’A.A.A.A.. En clair : l’Association des Amis de l’Albert André. Président Paul Castel, propriétaire de ce coquillard dieppois en compagnie de son frère Pierre. Un chalutier inscrit dans le Plan de sortie de flotte 99. Mais le ministre en charge du dossier n’a pas donné le feu vert. Il est vrai que ce n’était pas évident.

Dans la maison de la rue du Mont de Neuville, les deux frères étalent des photos. Le travail à bord de ce coquillard à la coque bleue pendant vingt-deux campagnes et d’autres, plus anciennes encore, d’un autre bateau de pêche, le Marie-Rose-Robert, avec comme patron leur père. Car chez les Castel on est marin-pêcheur depuis des générations. Un aïeul, d’ailleurs, a même été couvert de décorations pour avoir participé à de nombreux sauvetages en mer en Manche, au large des côtes du Calvados. Et Pierre et Paul en conservent une légitime fierté.

«C’était le plus vieux navire du port», affirme Paul Castel. Une coque en bois construite en Bretagne en 1963. Exactement à Plouinec pour le compte de André Talidec, aujourd’hui décédé. Il a été baptisé Albert André: les prénoms des deux garçons de l’amateur».

Et il n’a pas été rebaptisé lorsque Michel Cardon, un Dieppois, l’a acquis il y a vingt neuf ans. Ni quand il l’a cédé à M. Quint. Ni quand ce dernier l’a vendu aux Castel en août 1977, le Marie Rose Robert étant atteint par la limite d’âge.

«Eh oui», comptent les deux frères avec un brin de nostalgie, «on aura travaillé vingt deux ans avec ce coquillard. A l’ origine c’était un chalutier-langoustier-thonier. Et il possédait encore son vivier d’origine, ce qui est exceptionnel». Il était sorti, mais trois ans après, du même chantier que le Tante Fine devenu bateau-croisière à Fécamp et qu’on voit de temps à autre à Dieppe.

«On savait que c’était un bon bateau», se rappellent-ils. «Et, en vingt-deux années on n’a jamais connu le moindre problème sérieux». Sans doute était-il dans de bonnes mains... «On aurait pu encore effectuer quelques campagnes avec et si il était devenu uniquement bateau pour la plaisance il aurait pu encore tenir des décennies», s’exclament-ils.

Mais il n’ y a pas que le bateau qui prend de l’âge: l’équipage aussi. Pierre a déjà arrêté à la suite d’un accident. «Et moi», ajoute Paul, «j’ai connu des problèmes de santé durant la dernière campagne. J’ai 54 ans, je suis presque à la pension. Alors...»

Espoir...

Alors, en fait tout s’est décidé en quelques jours. Après la coquille, le Albert André avait entamé sa révision annuelle. «On avait déjà refait la peinture», note Paul. «En juillet les Affaires maritimes m’ont alerté: le quatrième plan de sortie de flotte allait s’achever quelques semaines plus tard. Si on arrêtait maintenant, on bénéficierait d’une prime de l’Etat plus d’une prime européenne.» C’était effectivement intéressant. Et les deux frères ont fait leur choix.

Un coquillard voué à la démolition, surtout le plus vieux coquillard dieppois: aussitôt certains se sont demandé si on ne pourrait pas plutôt le reconvertir car c’était un élément du patrimoine, «un témoin représentatif de la pêche locale».

C’est l’association nationale des coureurs de grève qui prit l’affaire en mains. Colette Hamelin, Jean-Claude Leclerc notamment. Et une association de sauvegarde se créa. Des signatures, des lettres d’encouragement affluèrent rue Notre Dame du Mont. La famille de André Talidec, notamment, apporta son soutien. Mais c’est le ministre qui devait trancher.

...Echec

Le Albert André attendit donc, amarré dans le bassin Duquesne à hauteur de la caserne des pompiers. Les deux frères lui rendirent visite régulièrement. On réfléchit même déjà aux aménagements indispensables pour pouvoir présenter des objets, accueillir du public.

Mais les jours passèrent. Sans nouvelles du ministre. Puis avec des nouvelles plutôt pessimistes: la reconversion posait des difficultés d’ordre administratif et financier. En outre, si aménager le bateau en musée était envisageable, encore fallait-il ensuite le faire vivre.

Alors les deux frères, finalement, s’orientèrent vers l’option démolition. Le treuil, le moteur furent enlevés et la procédure de casse engagée. Et un beau jour le Albert André fut tiré jusqu’à la Carpente. Vingt quatre heures plus tard, le plus vieux coquillard dieppois n’existait plus.

D. L.


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