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Journal du 10 novembre 1998
11 novembre : "Je
me souviens"
Il ny a quun cri dans les rues, dans les maisons : «Ca y est, les cloches sonnent la Victoire !», écrit le chroniqueur de lépoque. Après sêtre si souvent associées aux deuils des familles depuis le mois daoût 1914, elles tiennent à marquer par leur joyeux carillon, la fin de lhorrible cauchemar, la fin de la guerre. Comme par enchantement les monuments publics, les maisons et les navires se sont pavoisés. A 11 heures, sifflets et sirènes font rage dans le port. A 11 h 30, Dieppe reçoit la dépêche officielle annonçant la signature de lArmistice et la suspension des hostilités depuis 11 heures. La joie est immense. Les rues semplissent de manifestants. Les amis belges descendent de la caserne, musique en tête. La foule les acclame ainsi que les cavaliers britanniques qui se sont joints à eux. A midi, sur la place du Puits-Salé, la musique belge joue la Marseillaise dont le refrain est repris par une foule énorme. Lémotion patriotique est à son comble. On acclame les hymnes américain, anglais et belge. Le jour de gloire est arrivé. Quatre-vingts ans après la fin de la Guerre 14-18, Les Informations dieppoises ont rencontré Marie-Paule, Yvette, Jean-Baptiste, Jeanne, Raymond et Cécile. Aujourdhui retraités à Dieppe, ils avaient entre 5 et 13 ans en 1918. Si tous ne se souviennent pas du 11 novembre, ils se rappellent très bien, en revanche, lépoque de la guerre. Témoignages. Marie-Pauline, 85 ans «Nous étions sous les bombardements» Retraitée à Dieppe, Marie-Pauline Moore avait 5 ans en 1918. Pourtant très jeune, elle se souvient très bien de la période 1914-1918 : «Au début de la guerre, nous habitions Inaumont dans les Ardennes. Je me rappelle quun midi alors que nous nous apprêtions à déjeuner, un Allemand est entré chez nous. Sans rien dire, il a bousculé un enfant pour prendre sa place à table.» Pendant la guerre, la famille Moore décide de déménager à Charleville. «Nous étions sous les bombardements des ponts de Mézières et Charleville. Ma mère allait chercher à manger dans un bureau allemand et mon père sétait caché pour ne pas faire la guerre. Il a finalement été retrouvé. Je me rappelle que pour le punir, les Allemands lui avaient fait vider des WC pleins avec ses mains. Sur le coup, cela mavait fait rire», raconte Marie-Pauline. Elle se souvient, aussi, «avoir vu passer les soldats allemands sur la grande avenue dOrléans ainsi que Guillaume II» et «quun jour, un homme a enlevé mon petit frère que je promenais dans sa voiture. Je me suis accroché à lui pour quil me le rende. Un chef allemand qui assistait à la scène est intervenu et ma rendu lenfant.» Le jour de lArmistice, les cloches ont sonné. La famille Moore est repartie vivre à Inaumont. Yvette, 87 ans «Je me souviens de la tristesse de ma mère» Le 11 novembre 1918, les cloches des églises de Rouen sonnent pour célébrer la victoire. Yvette Lucas, 7 ans, est derrière le comptoir du café de son père. «Cétait un café-lavoir que mes parents tenaient près de la place Saint-Hilaire. Il sappelait Le Café Gaumont. Lorsque les cloches ont carillonné, les clients ont éclaté de joie. Ma mère na pas supporté. Elle a quitté précipitamment le comptoir pour aller se réfugier au premier étage de la maison. Trois semaines auparavant, mon père avait été tué par une bombe sur le front, dans les Ardennes. Il est mort le 23 octobre 1918 et le 26 octobre, son régiment était relevé», se rappelle Yvette pour qui le jour de lArmistice, «cest cette image de ma mère terriblement triste alors que tout le monde fêtait la victoire.» Après la guerre, Yvette reprend le café de ses parents avant den être finalement expropriée en 1966 par la ville de Rouen qui avait besoin de démolir létablissement pour construire une route. Elle sinstalle alors à Quiberville avec son époux. Ce dernier part chaque jour à la pêche dans son doris. Aujourdhui veuve, Yvette Lucas vit à Dieppe depuis 1991. Jeanne, 89 ans «Mon père a été porté disparu deux fois» Née en 1909, Jeanne Dupuis fêtera prochainement ses 90 printemps. En 1918, elle avait 9 ans. «Les souvenirs de cette époque sont très vagues. Néanmoins, ceux dont je me rappelle le plus, ce sont les deux disparitions de mon père. A lépoque, il travaillait pour la marine. Il avait embarqué sur un bateau norvégien qui faisait du transport pour les Allemands. Un jour son équipage a rencontré un sous-marin et les deux bâtiments se sont battus. Le bateau dans lequel se trouvait mon père a été arraisonné puis tout léquipage a été porté disparu. Il est réapparu quelques jours plus tard, personne na jamais su ce qui sétait passé», témoigne la Dieppoise. «Plus tard, mon père naviguait sur un bateau français. Je crois quil sappelait Le Bordeaux. Je me souviens que nous navions aucun moyen de le joindre car personne ne devait connaître les destinations du navire. Lorsque ma mère voulait lui donner des nouvelles, elle devait passer par lamirauté anglaise. Ensuite, il a embarqué sur Le France, un voilier à moteur auxiliaire. Le bateau a été pris dans une tornade qui la entraîné. Mon père a été porté disparu une deuxième fois. Lui et le reste de léquipage ont été retrouvés plusieurs semaines plus tard à Bordeaux. Mon père est mort juste après la guerre», se rappelle encore Jeanne. Après avoir passé toute son enfance à Dieppe, Jeanne Dupuis est allée travailler dans lEure à Fleury-sur-Andelle avant de revenir dans la cité dieppoise pour profiter de sa retraite. Jean-Baptiste, 88 ans «Je faisais l'école buissonnière» Si Jean-Baptiste Marsillac ne se souvient pas du 11 novembre 1918, il se souvient en revanche très bien de lannée 1918. «Je dois lavouer, cétait plutôt une période heureuse pour moi. Jétais jeune, mon père na pas été mobilisé et nous navons pas souffert de la faim», confie-t-il.A lépoque Jean-Baptiste a 8 ans et vit dans un petit village de trois cents habitants près de Niort dans les Deux-Sèvres : «Tous les jours je me rendais à lécole et tous les jours, la fille de linstituteur qui avait 20 ans et qui maimait bien, venait me chercher pour que lon aille se promener. Résultat : je nallais jamais en classe. Lorsque ma mère sest aperçue que je faisais lécole buissonnière, elle ma puni en menvoyant chez les bonnes surs. Du coup jallais à lécole même le jeudi alors que tous les autres enfants étaient en congé ce jour-là.» Peaussier (ndlr : il tanait les peaux de chamois) puis maçon à Niort, Jean-Baptiste sest installé à Dieppe depuis un an pour se rapprocher de ses enfants et petits-enfants. Raymond, 91 ans «Mon père est parti précipitamment» Je me souviens très bien du jour où la guerre a été déclarée en août 1914. Nous habitions dans le Maine-et-Loire et mes parents exploitaient une petite ferme, raconte Raymond Besnard, 91 ans. Mon père était entrain de faucher le blé lorsque lun de ses beaux-frères est venu lui apprendre la nouvelle. Il a tout laissé en plan et est parti précipitamment sur le front. Jétais laîné de trois enfants. Pendant labsence de mon père, jai dû aider ma mère à lexploitation de la ferme. Mon père était dans linfanterie. Lors dun combat, il a été blessé par un éclat dobus. Il est revenu en convalescence à la ferme. Il y est resté quelque temps avant de repartir sur le front. En 1918, un obus est tombé à ses pieds. Il a été fortement commotionné. Larmée la finalement réformé. Il est rentré définitivement à la maison en août 1918. Un mois plus tard, il décédait de la grippe espagnole sans avoir vu la fin de la guerre. Il avait 33 ans.»«Après la guerre, ma mère étant seule à la ferme, elle bénéficiait de laide de deux prisonniers allemands. Je me rappelle les avoir plusieurs fois aidés à dégermer les pommes de terre, mais jamais je ne leur ai adressé la parole ni eux non plus dailleurs. Cétait une période difficile», poursuit Raymond. Quelques années plus tard, Raymond Besnard quitte le Maine-et-Loire pour la Normandie où il sinstalle comme artisan-menuisier à Serqueux. Après quarante-trois années dactivité, il prend sa retraite. Il vit à Dieppe depuis quatre ans. Cécile, 93 ans «Jétais loin de la guerre» Cécile Gueudin a 93 ans. En 1918, elle vivait à Varengeville-sur-Mer. Des souvenirs de la guerre, elle en a très peu : «Nous vivions à la campagne et mon père na pas été mobilisé car il avait une famille nombreuse de onze enfants. Pour nous qui habitions la campagne, la guerre était très loin et je ne me souviens pas en avoir souffert. Dautant plus quà lépoque, Varengeville était déjà une commune riche. Ma mère travaillait comme cuisinière dans les manoirs et les maisons bourgeoises du village et nous ne manquions de rien. Quant à mon père, il était terrassier à Dieppe. Tous les jours il se rendait à pied sur son lieu de travail. Pendant ce temps, je moccupais de mes frères et surs plus jeunes. A lâge de 16 ans, je suis partie pour Paris chez une famille qui avait une résidence secondaire à Varengeville.» Cécile Gueudin vit aujourdhui à Dieppe. Elle reçoit toujours la visite des enfants et petits-enfants de sa famille daccueil parisienne. Propos recueillis par Maria Da Silva nos archives recherche accueil |
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